Mardi 18 Août 2026
2026 / IL Y A TOUJOURS UN BOUT DE CHAT DANS LE PAYSAGE
« Il y a toujours un bout de chat dans le paysage », disait-elle. Depuis, c'est avec ses yeux que je regarde les collines et les champs. Cette amie fut trouvée morte y a quelques années dans son appartement du sud de la France. Elle aurait sans doute préféré pour dernière demeure la maison familiale des Cévennes. Une maison antique, meublée comme si les éleveurs de vers à soie et les maquisards venaient de partir. Des édredons épais, des lits en fer, un petit évier en pierre, des planchers de châtaigner qui laissaient voir le jour, des escaliers là, des marches ici. Car les maisons cévenoles s'adaptent aux versants. Personne n'aurait imaginé les raboter par caprice, mais ce refus ne préjugeait pas du courage des cévenols. Il en fallait pour aménager les terrasses potagers, les paillers, domestiquer les eaux furieuses, déboiser, reboiser, déjouer l'ennemi et l'obstacle.
Le pays est rugueux à décourager les missionnaires. Mais c'est le pays des traces. Il en porte à foison, il se lit comme un livre, sur ses collines, dans les gorges, les vallées, les drailles, les bâtisses, les murets, jusqu'aux empreintes des dinosaures, dont les pas semblables à des fleurs de lys à trois griffes sont consignés dans la roche depuis deux cents millions d'années. On dit qu'ils jouaient dans les mares quand la mer baignait les causses. Ce pays n'oublie personne. Des anciens, protestants, avaient leur pierre tombale au fond du jardin, près du thym et des pêchers. L'amie aimait raconter en riant comment un soir en rentrant du village voisin, elle s'était affalée sur leurs tombes. Elle était un peu grise, la nuit bien noire, et elle avait trébuché sur l'escalier.
Les bouts de chat dans le paysage, qui portent son rire, me rappellent qu'elle a fini par les rejoindre.
Mardi 18 Août 2026
Lemmings sur la terre brûlée.
Certains ajoutent à la vie, d'autres la réduisent quand ils étalent la leur. Les premiers vous offrent le silence pour que vous remplissiez les blancs, les seconds vous décrivent le monde par le menu. Vous n'échappez pas aux détails sur leur tapageuse légèreté d'être, car ils démontrent bruyamment leurs bonheurs et leurs conquêtes. Soleils de minuit, rayons
verts, plantages de drapeaux sur tous les toits du monde. Par politesse, vous applaudissez au récit, ennuyeux comme un power-point. Ils volent vos émotions, en prélèvent à l'avance la saveur. Ils ont changé ma chanson, dit la chanson. Vous vouliez garder vierges les contrées et les sensations qu'ils ont arpentées, parce que l'enchantement des premières fois est incomparable. Si vous choisissez les mêmes destinations, c'est sur une terre brûlée que vous mettrez vos pas dans les leurs, et vous aurez la sensation désespérante de vous fondre dans la colonne des lemmings. Vous aimez forger votre propre aventure avec vos matériaux, quitte à creuser votre route dans l'inconfort. Le confort offre peu d'histoires.
Jeudi 30 Avril 2026
2026 / UN PHARE A GARDER
Les mots viennent comme ils sont. Quand ils se prennent les pieds dans le tapis, ils se relèvent. Ils brodent parfois comme le lierre qui masque l'édifice qu'est la parole crue, vraie - la seule qui vaille ? La pensée accouche comme elle peut. Mais s'ils ne veulent que séduire, les mots finiront par lasser tout le monde. Une image, comme partie de moi - partie, dans les deux sens du terme, et me voilà à écrire. La peur en embuscade, bien sûr. La peur de jouer les riches quand on n'a pas le sou.
Pour écrire
- Il faut être humble. L'écriture sobre de Jean-Pierre Abraham dans son livre Armen me touche. Je suis à ses côtés quand il nettoie les escaliers ou lustre les optiques du phare. « Sans cesse monter et redescendre les échelles. Descendre. Pousser les feux. » « Plus le travail du jour sera précis, minutieux et plus grande sera la liberté des nuits ». C'est son usage du monde à lui. Il n'insulte jamais la simplicité, la répétition, il les élève, c'est sa grandeur. Lors d'un atelier d'écriture il y a peu auprès de jeunes d'une vingtaine d'années, j'ai évoqué ce livre. Une jeune fille m'a regardée avec des yeux ronds : "Gardien de phare ? On doit garder les phares ? J'aime l'idée que nous avons tous un phare à garder.
Il faut être confiant. Pour penser que d'autres peuvent s'identifier à nos gestes pauvres, pour espérer que ceux-ci percent la nuit. C'est peut-être ça le talent : percer la nuit avec une bougie. Il faut être courageux. Oser se confronter à son morcellement intérieur pour tenter l'unité. Ou assumer de sauter de branche en branche. Je suis un animal arboricole.
Jeudi 30 Avril 2026
Range tes étagères
Le rendez-vous était fixé pour l'interview à 17 h dans une librairie. Autour d'un café, l'explorateur (*) avec qui je restai une petite heure, glissa : « avant de se lancer dans un nouveau projet, il faut ranger ses étagères ». Ce conseil lui fut donné par un autre explorateur. Il l'appliquait à lui-même : ses explorations, âpres, furent des succès.
Au début de l'entretien, l'homme paraissait fatigué. Un long voyage en train avant sa conférence expliquait cette lassitude. Mais bien vite, le regard et les propos s'animèrent, invitant à voyager au-delà des murs, d'un pôle à l'autre. Le lait des glaces coulait dans ses veines.
Une curiosité, une témérité de pionnier fondaient ses aventures. Mais rien n'aurait été possible s'il n'avait donc au préalable, rangé ses étagères. L'exploration du monde - on parle ici en milliers de kilomètres à pied dans le froid extrême - passerait par cette modeste exigence. Ranger ses étagères ? Boucler les dossiers en souffrance, balayer les ressentiments, vider ses colères - purger ses vipères dirait un autre, finir ou jeter un dessin, un texte, une lettre, dire (enfin. peut-être. pas possible) au revoir. Etc.
L'invitation n'est triviale qu'en apparence. L'inachevé écartèle et laisse l'âme inquiète. Ranger ses étagères est un gage de liberté, la promesse d'un recommencement, d'un nouveau chapitre sans caillou dans la chaussure. Si vous êtes comme une tortue marine, les pattes prise dans un filet, comment prétendre conquérir. Ranger ses étagères relève d'une obligation de moyens à défaut d'une garantie de résultat. Arpenter seul les glaces n'est pas donné à tous. Mais personne ne manque d'étagères à ranger. Et pourtant la vie, rebelle et foutraque, met un malin plaisir à chambouler vos piles alignées au cordeau. La vie, c'est du grand dérangement.
Je lui avais pourtant promis d'essayer. MF
(*) Jean-Louis Etienne
Vendredi 03 Avril 2026
2026 / LE SOLEIL COMME UNE ABEILLE.
Le soleil comme une abeille. Une enfance ne suffit pas à épuiser la joie de courir sans but, de fendre les champs de blé vert un jour de printemps, d'embrasser les tiges de ses genoux et les épis tendres de son visage. L'enfant et le blé vert ont le même âge. Un même lait sort de leur nez.
Mercredi 01 Avril 2026
L'homme de dos
Les foules sont peuplées de petits hommes de dos, avec un imperméable et un parapluie. Une fois qu'on en a vu un, ils ont tendance à se multiplier. Ils se bousculent même au portillon du métro aux heures de pointe et ramassent vite leurs parapluies qui gouttent sur leurs chaussures. Il y en a un devant moi. C'est bavard un dos. Je vais essayer de vous raconter, mais je vous préviens, je n'ai jamais eu beaucoup d'imagination. Imperméable beige, casquette anthracite, parapluie noir, ce petit homme s'appelle Mathias, admettons. De dos, l'imperméable annule le corps. La ceinture prend le ventre au niveau du nombril. Le petit homme a perdu sa taille au fil des repas d'affaires et dans les cantines d'entreprise – une andouillette frites-des profiteroles-un café- l'addition. Trente ans aux pneumatiques Roullaz, c'est bedaine garantie. On compense comme on peut les espoirs déçus. Le dernier recruté, forcément fringuant, emporte toujours le morceau, y compris auprès des dames, et de Clara en particulier, « portée sur la chose sexuelle » comme dit le voisin de bureau du petit homme à l'imperméable, qui aimerait bien, voudrait bien, mais.
Le dos qui marche devant moi a cessé de rêver de Clara, depuis que Nick, 35 ans, est devenu chef du service Process il y a six mois. Alors il lorgne sur Amanda, la barmaid du Pichet Mignon, un bar de la rue des Renaudes, dans le 17 ème arrondissement. La routine tient l'homme debout. Le truc de Mathias, c'est un demi, à 17h45 avant le métro. Amanda trouve ça touchant : le verre mousseux est sur le comptoir quand Mathias arrive. Il remercie Amanda, mais ne poussera pas l'audace plus loin. Il a beau chercher, il ne trouve rien à troquer contre l'amour. Rien qui fasse le poids en tous cas. Une vie comme la sienne ne met pas d'étoiles dans les yeux des filles.
Un verre sur le comptoir, c'est sa petite dose de romance à 3,50 euros, cinq jours sur sept. Il n'est pas exigeant. La barmaid du Pichet Mignon a tout de la bonne copine qui prête volontiers sa peau à qui lui plaît. Mais elle a ses têtes, et surtout un homme baraqué, et le petit homme n'a pas envie de se faire démolir le portrait à un an de la retraite. Il se laisse couler tranquillement jusqu'au premier versement de sa pension, après avoir donné toute sa force de travail aux pneumatiques Roullaz.
Une carrière sans éclats. Passable, lirait-on dans la marge de la copie. Le petit homme a toujours été d'accord avec le chef de bureau. Ses collègues l'appellent en douce manchons de lustrine. C'est très pratique, les manchons, ils font durer les pulls et les chemises. Le petit homme ne voit pas le problème, au contraire : s'essuyer les pieds sur le paillasson, frapper discrètement aux portes, s'excuser pour des choses minuscules. C'est une manière de se montrer sociable, et peut-être aimable. Se protéger les coudes avec des manchons de lustrine à défaut d'en jouer pour monter les échelons est une façon de voir la vie qui en vaut bien une autre. Et cette manière de mettre la main devant sa bouche quand il rit, il trouve ça ridicule, mais il ne peut pas s'en empêcher. Large et colorée, sa cravate plaide pour sa dignité de collaborateur expérimenté. Célibataire, le petit homme rejoint sa mère à la Baule pendant les vacances. Il complète ses petits cahiers à grands carreaux sur le thème des grottes de France. Il souligne les titres, fait les introductions, développe, colle des photos des grottes à côté des textes et tire un demi trait rouge horizontal au milieu de la page quand il a terminé. Il entrepose ses cahiers – au moins dix, sur les étagères au-dessus de son lit à une place : le même lit depuis sa première communion, en bois vernis marron.
Le dos devant moi a fini par se retourner. Ce visage avenant, c'était Nick, le nouveau chef du service Process. Je ne suis pas physionomiste, alors, de dos en plus et avec une casquette. Nick me lance : « Alors, Mathias, bientôt la retraite ?! Je vous offre une bière au Pichet Mignon avant de prendre le métro ? ».
Mercredi 01 Avril 2026
CAP AU NORD
La première chose que j'ai aperçu, c'est un mur blanc et bleuté. Un iceberg, navigant entre deux eaux froides. Depuis deux jours, l'horizon était vain. Aucun albatros ne venait frôler notre solitude. Pas grand-chose à entendre non plus, sinon le bruit mou du bateau qui s'enfonce dans la houle, d'un mou à vous donner la nausée. J'étais partie du Pirée il y a trois mois. Voici deux années que je navigue en cargo. Ce n'est pas le luxe. Une bannette est mon île à bord. C'est ainsi que je parcours le monde, avec des rêves et quelques sous dans les poches. Les ports du sud m'ont accueillie souvent. J'y ai coulé des jours savoureux, trinqué aux rires à venir. Mais l'idée du Grand Nord ne me quittait jamais. Quand j'ai vu, sur la main courante de la capitainerie du Pirée, le départ imminent du brise-glace pour le Groenland, je n'ai pas hésité. Aujourd'hui que le port approche, et malgré ce froid suspect qui me fait penser tout à coup que le mot Groenland veut sûrement dire : le pays où on grelotte, je brûle à l'idée de voir les glaces et les nuits d'éternité. Les aussières craquantes de gel sont déroulées. Le capitaine a crié l'ordre d'accoster. Me voici sur le débarcadère blanc, l'âme nue sous les aurores constellées. Monique
Mercredi 01 Avril 2026
Lui. 5 % de la matière qui compose notre univers : ses galaxies, ses étoiles et ses planètes sont observables et connus. Les 95 % restant sont un mystère. Par commodité, on a scindé ce mystère en deux parties : matière noire et énergie sombre.
lui. Si je comprends bien tu es en train de me dire deux choses. Petit "a", les scientifiques du monde entier passent des nuits à veiller, à griller leurs neurones pour essayer de comprendre 5 % de l'univers et ils reçoivent le Prix Nobel pour ça ? Petit « b ». On vit sur un iceberg dont seuls émergent 5 % de la masse ?
Lui. Oui, c'est la stricte vérité, mon petit pingouin galactique.
lui. Mais à quoi servent les 95 % de l'iceberg ?
Lui. A soutenir ce qu'il y a au-dessus.
lui. Ha. C'est rassurant ou pas ?
Lui. C'est du néant utile. Pour tenter de le définir, les humains cherchent du côté du boson de Higgs faute de mieux. Ils sont très fiers d'avoir trouvé ça. Les pauvres, ils tâtonnent dans le noir depuis des siècles.
lui. Du néant utile. Je vois. Comme les papiers à bulles dans les colis. Comment naissent les étoiles ?
Lui. Elles sont créées dans les galaxies à partir du gaz froid qui s'est formé dans les nuages moléculaires géants. Certaines galaxies ont un taux de formation d'étoiles vertigineux, on les appelle les blazars. Mais cette fabrication accélérée d'étoiles, ce feu d'artifice - oui, je t'en mets plein les yeux petit pingouin - ne saurait durer au-delà de dix millions d'années, sinon il n'y aurait plus de gaz disponible.
lui- Ouf. Cela dit, dix millions d'années, c'est vite passé. Mais attends, tu es en train de me dire que les étoiles naissent du gaz ? Nous ne serions que des poussières de pets cosmiques ? Ce n'est pas très glamour.
Lui – J'évoque les grandes orgues, la symphonie cosmique, et tu me parles de flatulences. Comme tu es trivial petit pingouin.
lui. Mon ignorance est grande et je manque d'éléments de comparaison. Y a-t-il beaucoup de galaxies ?
Lui. Deux mille milliards.
lui. Je n'ai pas assez de doigts pour compter. Peux-tu m'en dire plus sur le choc des galaxies ?
Lui. Si elles sont de taille à peu près égale, il ne se passe pas grand-chose. Chacune conserve sa morphologie et reste chez soi. Mais si l'une est vraiment plus grosse, elle mange la première. Prédation, combinaison, recombinaison, digestion, c'est le même schéma de l'infiniment grand à l'infiniment petit.
lui. Et que se passe-t-il à la fin des temps !?
Lui. A la fin de l'ère stellaire, qui marque l'extinction totale des feux si tu préfères, les galaxies ne seront composées que de naines brunes, de naines blanches qui seront dites "noires" en refroidissant, quelques autres objets bizarres et des trous noirs. Les trous noirs feront des grands schlurps en avalant toute la matière à leur portée.
lui. Oui, d'accord, mais que se passe-t-il à la fin ?
Lui. A la fin, il n'y a pas de fin, si tu préfères mon petit pingouin galactique. Il n'y a pas de clap de fin pour l'éternité.
lui. Et la matière avalée sera recyclée ?
Lui. Je te déconseille de t'asseoir sur le bord d'un trou noir pour observer le phénomène. Le trou noir compacte la matière à très haute densité pour faire des réserves de galaxies. Celles-ci se monnayent très cher pour ensemencer de nouveaux cosmos.
lui. Il est grand temps de réensemencer l'univers. Sur terre, c'est devenu très vilain.
Lui. C'est pas faux. Mais les humains n'ont pas besoin de mon aide pour mettre un terme à ce désastre. Ils se tirent des balles dans le pied depuis des millénaires.
lui. Et Dieu dans tout ça ?
Lui. Tu l'as devant toi, mon petit pingouin.
Lundi 29 Septembre 2025
Journée chrysanthèmes. Des fleurs, un vent fort, des averses nerveuses, des fleurs fanées roulant comme les herbes de l'Arizona, des angelots de marbre sur les tombes des enfants frais cueillis. Des flaques scélérates qui souillent mes bottines en daim, des feuilles d'érable rouges qui se jettent au pied des caveaux. Les morts veulent des fleurs. Beaucoup de fleurs. Mais ceux qui ont un panneau fin de concession collé sur leur dalle n'en auront pas. Ils resteront face au vent d'ouest, de Ouessant et des Pierres Noires, sans les yeux des vivants pour les regarder de haut. Ils sont déjà partis. Gommés, jusqu'au nom prénom dates sur une dalle moche. On peut vivre et mourir sans hommage. Pas par modestie, pas parce qu'on serait mauvais. Mais par distraction. Ceux-là ont peut-être cru que la vie n'était pas la grande affaire ; ils sont morts comme ils ont vécu, distraits et nus dedans leur tête, sans égard pour la portion de temps qui était la leur. Et ils se trouvèrent fort dépourvus quand la mort fut venue.
Plus loin, mû par un roulis tangage infernal, le bateau le Conquet Ouessant essuie les déferlantes. Pour mieux faire comprendre le sérieux du dossier, je glisse ici la phrase d'une connaissance ouessantine : Même les moutons à bord étaient malades. Quand elle prononçait ces mots fatidiques, c'est que là-bas, dans le Fromveur, ce n'était pas de la petite bière, mais un chamboule-tout dantesque - vous pouvez vous signer, ça ne mange pas de pain.
A la fin de la journée, on s'est aperçu qu'un membre de la famille n'aura pas son pot de bruyère mauve. Aucun regret. Il aimait martyriser les petits chats, en enfonçant les griffes des pattes arrière dans les coussinets des pattes de devant. Petite, je le regardais avec effroi décrire sa méthode. Tellement tétanisée que si j'avais été un chaton, je n'aurais pas réagi. On peut faire ce qu'on veut des chatons et des enfants naïfs.
La vie continue.
Lundi 27 Janvier 2025
EVASION
S'évader pour fuir les rites brûlés du quotidien, censés vous donner le nord mais mitent vos ailes. Se tirer parce que les nuages sont trop bas, parce que la mer et la terre complotent pour escamoter l'horizon. S'évader parce que le petit poisson rouge que vous êtes se cogne à la paroi du bocal, rond et transparent comme une bulle, mais une bulle qui n'éclate pas. Cruel, ce bocal qui vous fait voir la vie à 360 degrés, mais, abandonnez ici tout espoir, on ne touche qu'avec les yeux. Alors on fait le tour du bocal, et on refait le tour du bocal, pour s'aérer les nageoires. Pour s'évader, il faudrait sauter mais vous n'êtes pas un oiseau, ou alors c'était il y a longtemps, et puis vos ailes sont mitées. Pour s'évader, pas toujours besoin de scier les barreaux ou, nuit après nuit, creuser un tunnel à la petite cuillère. L'imagination est un véhicule souple. Concevez-le comme l'univers - prenons l'option qu'il est infini - avec ses planètes mues par des horlogers obsessionnels, ses nurseries d'astéroïdes baignées de gaz venimeux dont les molécules sont combinées par un doux dingue de chimie hilarante, ses trous noirs avides qui chuintent, ses anneaux de cristal extra-terrestre qui trinquent au néant, les univers à venir et les morts annoncées des étoiles. L'imagination, pour refaire le monde, le défaire, pour tourner les talons au sourire acide des jours, aux espoirs ambigus qui posent l'âme entre deux chaises. Pour s'évader, il faut aussi voir sa prison. Il y a des cages dorées : l'être humain est habile à déguiser l'enfer. A quoi reconnaît-on le piège ? Vous n'avez aucun désir d'en sortir. Vous préférez le ventilateur à l'air frais du dehors, les ombres de la caverne et ses chants amortis au charivari de la vraie vie. La liberté est inconfortable. S'évader pour aller où ? A vous d'ouvrir les yeux, averti comme deux que vous êtes. Nous sommes des êtres de chair. Désireux de désirer.