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ECRIRE / UN PHARE A GARDER

Jeudi 30 Avril 2026

2026 / ÉCRIRE, UN PHARE A GARDER

Les mots viennent comme ils sont. Quand ils se prennent les pieds dans le tapis, ils se relèvent. Ils brodent parfois comme le lierre qui masque l'édifice qu'est la parole crue, vraie - la seule qui vaille ? La pensée accouche comme elle peut. Mais s'ils ne veulent que séduire, les mots finiront par lasser tout le monde. Une image, comme partie de moi - partie, dans les deux sens du terme, et me voilà à écrire. La peur en embuscade, bien sûr. La peur de jouer les riches quand on n'a pas le sou.

Pour écrire

- Il faut être humble. L'écriture sobre de Jean-Pierre Abraham dans son livre Armen me touche. Je suis à ses côtés quand il nettoie les escaliers ou lustre les optiques du phare. « Sans cesse monter et redescendre les échelles. Descendre. Pousser les feux. » « Plus le travail du jour sera précis, minutieux et plus grande sera la liberté des nuits ». C'est son usage du monde à lui. Il n'insulte jamais la simplicité, la répétition, il les élève, c'est sa grandeur. Lors d'un atelier d'écriture il y a peu auprès de jeunes d'une vingtaine d'années, j'ai évoqué ce livre. Une jeune fille m'a regardée avec des yeux ronds : "Gardien de phare ? On doit garder les phares ? J'aime l'idée que nous avons tous un phare à garder.

Il faut être confiant. Pour penser que d'autres peuvent s'identifier à nos gestes pauvres, pour espérer que ceux-ci percent la nuit. C'est peut-être ça le talent : percer la nuit avec une bougie. Il faut être courageux. Oser se confronter à son morcellement intérieur pour tenter une unité. Ou assumer de sauter de branche en branche. Je suis un animal arboricole.

Range tes étagères

Jeudi 30 Avril 2026

Range tes étagères

Le rendez-vous était fixé pour l'interview à 17 h dans une librairie. Autour d'un café, l'explorateur (*) avec qui je restai une petite heure, glissa : « avant de se lancer dans un nouveau projet, il faut ranger ses étagères ». Ce conseil lui fut donné par un autre explorateur. Il l'appliquait à lui-même : ses explorations, âpres, furent des succès.

Au début de l'entretien, l'homme paraissait fatigué. Un long voyage en train avant sa conférence expliquait cette lassitude. Mais bien vite, le regard et les propos s'animèrent, invitant à voyager au-delà des murs, d'un pôle à l'autre. Le lait des glaces coulait dans ses veines.

Une curiosité, une témérité de pionnier fondaient ses aventures. Mais rien n'aurait été possible s'il n'avait donc au préalable, rangé ses étagères. L'exploration du monde - on parle ici en milliers de kilomètres à pied dans le froid extrême - passerait par cette modeste exigence. Ranger ses étagères ? Boucler les dossiers en souffrance, balayer les ressentiments, vider ses colères - purger ses vipères dirait un autre, finir ou jeter un dessin, un texte, une lettre, dire (enfin. peut-être. pas possible) au revoir. Etc.

L'invitation n'est triviale qu'en apparence. L'inachevé écartèle et laisse l'âme inquiète. Ranger ses étagères est un gage de liberté, la promesse d'un recommencement, d'un nouveau chapitre sans caillou dans la chaussure. Si vous êtes comme une tortue marine, les pattes prise dans un filet, comment prétendre conquérir. Ranger ses étagères relève d'une obligation de moyens à défaut d'une garantie de résultat. Arpenter seul les glaces n'est pas donné à tous. Mais personne ne manque d'étagères à ranger. Et pourtant la vie, rebelle et foutraque, met un malin plaisir à chambouler vos piles alignées au cordeau. La vie, c'est du grand dérangement.

Je lui avais pourtant promis d'essayer. MF

(*) Jean-Louis Etienne

Le soleil comme une abeille

Vendredi 03 Avril 2026

2026 / LE SOLEIL COMME UNE ABEILLE.

Le soleil comme une abeille. Une enfance ne suffit pas à épuiser la joie de courir sans but, de fendre les champs de blé vert un jour de printemps, d'embrasser les tiges de ses genoux et les épis tendres de son visage. L'enfant et le blé vert ont le même âge. Un même lait sort de leur nez.

Le petit homme de dos

Mercredi 01 Avril 2026

L'homme de dos

Les foules sont peuplées de petits hommes de dos, avec un imperméable et un parapluie. Une fois qu'on en a vu un, ils ont tendance à se multiplier. Ils se bousculent même au portillon du métro aux heures de pointe et ramassent vite leurs parapluies qui gouttent sur leurs chaussures. Il y en a un devant moi. C'est bavard un dos. Je vais essayer de vous raconter, mais je vous préviens, je n'ai jamais eu beaucoup d'imagination. Imperméable beige, casquette anthracite, parapluie noir, ce petit homme s'appelle Mathias, admettons. De dos, l'imperméable annule le corps. La ceinture prend le ventre au niveau du nombril. Le petit homme a perdu sa taille au fil des repas d'affaires et dans les cantines d'entreprise – une andouillette frites-des profiteroles-un café- l'addition. Trente ans aux pneumatiques Roullaz, c'est bedaine garantie. On compense comme on peut les espoirs déçus. Le dernier recruté, forcément fringuant, emporte toujours le morceau, y compris auprès des dames, et de Clara en particulier, « portée sur la chose sexuelle » comme dit le voisin de bureau du petit homme à l'imperméable, qui aimerait bien, voudrait bien, mais.

Le dos qui marche devant moi a cessé de rêver de Clara, depuis que Nick, 35 ans, est devenu chef du service Process il y a six mois. Alors il lorgne sur Amanda, la barmaid du Pichet Mignon, un bar de la rue des Renaudes, dans le 17 ème arrondissement. La routine tient l'homme debout. Le truc de Mathias, c'est un demi, à 17h45 avant le métro. Amanda trouve ça touchant : le verre mousseux est sur le comptoir quand Mathias arrive. Il remercie Amanda, mais ne poussera pas l'audace plus loin. Il a beau chercher, il ne trouve rien à troquer contre l'amour. Rien qui fasse le poids en tous cas. Une vie comme la sienne ne met pas d'étoiles dans les yeux des filles.

Un verre sur le comptoir, c'est sa petite dose de romance à 3,50 euros, cinq jours sur sept. Il n'est pas exigeant. La barmaid du Pichet Mignon a tout de la bonne copine qui prête volontiers sa peau à qui lui plaît. Mais elle a ses têtes, et surtout un homme baraqué, et le petit homme n'a pas envie de se faire démolir le portrait à un an de la retraite. Il se laisse couler tranquillement jusqu'au premier versement de sa pension, après avoir donné toute sa force de travail aux pneumatiques Roullaz.

Une carrière sans éclats. Passable, lirait-on dans la marge de la copie. Le petit homme a toujours été d'accord avec le chef de bureau. Ses collègues l'appellent en douce manchons de lustrine. C'est très pratique, les manchons, ils font durer les pulls et les chemises. Le petit homme ne voit pas le problème, au contraire : s'essuyer les pieds sur le paillasson, frapper discrètement aux portes, s'excuser pour des choses minuscules. C'est une manière de se montrer sociable, et peut-être aimable. Se protéger les coudes avec des manchons de lustrine à défaut d'en jouer pour monter les échelons est une façon de voir la vie qui en vaut bien une autre. Et cette manière de mettre la main devant sa bouche quand il rit, il trouve ça ridicule, mais il ne peut pas s'en empêcher. Large et colorée, sa cravate plaide pour sa dignité de collaborateur expérimenté. Célibataire, le petit homme rejoint sa mère à la Baule pendant les vacances. Il complète ses petits cahiers à grands carreaux sur le thème des grottes de France. Il souligne les titres, fait les introductions, développe, colle des photos des grottes à côté des textes et tire un demi trait rouge horizontal au milieu de la page quand il a terminé. Il entrepose ses cahiers – au moins dix, sur les étagères au-dessus de son lit à une place : le même lit depuis sa première communion, en bois vernis marron.

Le dos devant moi a fini par se retourner. Ce visage avenant, c'était Nick, le nouveau chef du service Process. Je ne suis pas physionomiste, alors, de dos en plus et avec une casquette. Nick me lance : « Alors, Mathias, bientôt la retraite ?! Je vous offre une bière au Pichet Mignon avant de prendre le métro ? ».

Cap au nord

Mercredi 01 Avril 2026

CAP AU NORD

La première chose que j'ai aperçu, c'est un mur blanc et bleuté. Un iceberg, navigant entre deux eaux froides. Depuis deux jours, l'horizon était vain. Aucun albatros ne venait frôler notre solitude. Pas grand-chose à entendre non plus, sinon le bruit mou du bateau qui s'enfonce dans la houle, d'un mou à vous donner la nausée. J'étais partie du Pirée il y a trois mois. Voici deux années que je navigue en cargo. Ce n'est pas le luxe. Une bannette est mon île à bord. C'est ainsi que je parcours le monde, avec des rêves et quelques sous dans les poches. Les ports du sud m'ont accueillie souvent. J'y ai coulé des jours savoureux, trinqué aux rires à venir. Mais l'idée du Grand Nord ne me quittait jamais. Quand j'ai vu, sur la main courante de la capitainerie du Pirée, le départ imminent du brise-glace pour le Groenland, je n'ai pas hésité. Aujourd'hui que le port approche, et malgré ce froid suspect qui me fait penser tout à coup que le mot Groenland veut sûrement dire : le pays où on grelotte, je brûle à l'idée de voir les glaces et les nuits d'éternité. Les aussières craquantes de gel sont déroulées. Le capitaine a crié l'ordre d'accoster. Me voici sur le débarcadère blanc, l'âme nue sous les aurores constellées. Monique

Conversation entre lui et Lui

Mercredi 01 Avril 2026

Lui. 5 % de la matière qui compose notre univers : ses galaxies, ses étoiles et ses planètes sont observables et connus. Les 95 % restant sont un mystère. Par commodité, on a scindé ce mystère en deux parties : matière noire et énergie sombre.

lui. Si je comprends bien tu es en train de me dire deux choses. Petit "a", les scientifiques du monde entier passent des nuits à veiller, à griller leurs neurones pour essayer de comprendre 5 % de l'univers et ils reçoivent le Prix Nobel pour ça ? Petit « b ». On vit sur un iceberg dont seuls émergent 5 % de la masse ?

Lui. Oui, c'est la stricte vérité, mon petit pingouin galactique.

lui. Mais à quoi servent les 95 % de l'iceberg ?

Lui. A soutenir ce qu'il y a au-dessus.

lui. Ha. C'est rassurant ou pas ?

Lui. C'est du néant utile. Pour tenter de le définir, les humains cherchent du côté du boson de Higgs faute de mieux. Ils sont très fiers d'avoir trouvé ça. Les pauvres, ils tâtonnent dans le noir depuis des siècles.

lui. Du néant utile. Je vois. Comme les papiers à bulles dans les colis. Comment naissent les étoiles ?

Lui. Elles sont créées dans les galaxies à partir du gaz froid qui s'est formé dans les nuages moléculaires géants. Certaines galaxies ont un taux de formation d'étoiles vertigineux, on les appelle les blazars. Mais cette fabrication accélérée d'étoiles, ce feu d'artifice - oui, je t'en mets plein les yeux petit pingouin - ne saurait durer au-delà de dix millions d'années, sinon il n'y aurait plus de gaz disponible.

lui- Ouf. Cela dit, dix millions d'années, c'est vite passé. Mais attends, tu es en train de me dire que les étoiles naissent du gaz ? Nous ne serions que des poussières de pets cosmiques ? Ce n'est pas très glamour.

Lui – J'évoque les grandes orgues, la symphonie cosmique, et tu me parles de flatulences. Comme tu es trivial petit pingouin.

lui. Mon ignorance est grande et je manque d'éléments de comparaison. Y a-t-il beaucoup de galaxies ?

Lui. Deux mille milliards.

lui. Je n'ai pas assez de doigts pour compter. Peux-tu m'en dire plus sur le choc des galaxies ?

Lui. Si elles sont de taille à peu près égale, il ne se passe pas grand-chose. Chacune conserve sa morphologie et reste chez soi. Mais si l'une est vraiment plus grosse, elle mange la première. Prédation, combinaison, recombinaison, digestion, c'est le même schéma de l'infiniment grand à l'infiniment petit.

lui. Et que se passe-t-il à la fin des temps !?

Lui. A la fin de l'ère stellaire, qui marque l'extinction totale des feux si tu préfères, les galaxies ne seront composées que de naines brunes, de naines blanches qui seront dites "noires" en refroidissant, quelques autres objets bizarres et des trous noirs. Les trous noirs feront des grands schlurps en avalant toute la matière à leur portée.

lui. Oui, d'accord, mais que se passe-t-il à la fin ?

Lui. A la fin, il n'y a pas de fin, si tu préfères mon petit pingouin galactique. Il n'y a pas de clap de fin pour l'éternité.

lui. Et la matière avalée sera recyclée ?

Lui. Je te déconseille de t'asseoir sur le bord d'un trou noir pour observer le phénomène. Le trou noir compacte la matière à très haute densité pour faire des réserves de galaxies. Celles-ci se monnayent très cher pour ensemencer de nouveaux cosmos.

lui. Il est grand temps de réensemencer l'univers. Sur terre, c'est devenu très vilain.

Lui. C'est pas faux. Mais les humains n'ont pas besoin de mon aide pour mettre un terme à ce désastre. Ils se tirent des balles dans le pied depuis des millénaires.

lui. Et Dieu dans tout ça ?

Lui. Tu l'as devant toi, mon petit pingouin.

Les morts veulent des fleurs. Beaucoup de fleurs.

Lundi 29 Septembre 2025

Journée chrysanthèmes. Des fleurs, un vent fort, des averses nerveuses, des fleurs fanées roulant comme les herbes de l'Arizona, des angelots de marbre sur les tombes des enfants frais cueillis. Des flaques scélérates qui souillent mes bottines en daim, des feuilles d'érable rouges qui se jettent au pied des caveaux. Les morts veulent des fleurs. Beaucoup de fleurs. Mais ceux qui ont un panneau fin de concession collé sur leur dalle n'en auront pas. Ils resteront face au vent d'ouest, de Ouessant et des Pierres Noires, sans les yeux des vivants pour les regarder de haut. Ils sont déjà partis. Gommés, jusqu'au nom prénom dates sur une dalle moche. On peut vivre et mourir sans hommage. Pas par modestie, pas parce qu'on serait mauvais. Mais par distraction. Ceux-là ont peut-être cru que la vie n'était pas la grande affaire ; ils sont morts comme ils ont vécu, distraits et nus dedans leur tête, sans égard pour la portion de temps qui était la leur. Et ils se trouvèrent fort dépourvus quand la mort fut venue.

Plus loin, mû par un roulis tangage infernal, le bateau le Conquet Ouessant essuie les déferlantes. Pour mieux faire comprendre le sérieux du dossier, je glisse ici la phrase d'une connaissance ouessantine : Même les moutons à bord étaient malades. Quand elle prononçait ces mots fatidiques, c'est que là-bas, dans le Fromveur, ce n'était pas de la petite bière, mais un chamboule-tout dantesque - vous pouvez vous signer, ça ne mange pas de pain.

A la fin de la journée, on s'est aperçu qu'un membre de la famille n'aura pas son pot de bruyère mauve. Aucun regret. Il aimait martyriser les petits chats, en enfonçant les griffes des pattes arrière dans les coussinets des pattes de devant. Petite, je le regardais avec effroi décrire sa méthode. Tellement tétanisée que si j'avais été un chaton, je n'aurais pas réagi. On peut faire ce qu'on veut des chatons et des enfants naïfs.

La vie continue.

Evasion

Lundi 27 Janvier 2025

EVASION

S'évader pour fuir les rites brûlés du quotidien, censés vous donner le nord mais mitent vos ailes. Se tirer parce que les nuages sont trop bas, parce que la mer et la terre complotent pour escamoter l'horizon. S'évader parce que le petit poisson rouge que vous êtes se cogne à la paroi du bocal, rond et transparent comme une bulle, mais une bulle qui n'éclate pas. Cruel, ce bocal qui vous fait voir la vie à 360 degrés, mais, abandonnez ici tout espoir, on ne touche qu'avec les yeux. Alors on fait le tour du bocal, et on refait le tour du bocal, pour s'aérer les nageoires. Pour s'évader, il faudrait sauter mais vous n'êtes pas un oiseau, ou alors c'était il y a longtemps, et puis vos ailes sont mitées. Pour s'évader, pas toujours besoin de scier les barreaux ou, nuit après nuit, creuser un tunnel à la petite cuillère. L'imagination est un véhicule souple. Concevez-le comme l'univers - prenons l'option qu'il est infini - avec ses planètes mues par des horlogers obsessionnels, ses nurseries d'astéroïdes baignées de gaz venimeux dont les molécules sont combinées par un doux dingue de chimie hilarante, ses trous noirs avides qui chuintent, ses anneaux de cristal extra-terrestre qui trinquent au néant, les univers à venir et les morts annoncées des étoiles. L'imagination, pour refaire le monde, le défaire, pour tourner les talons au sourire acide des jours, aux espoirs ambigus qui posent l'âme entre deux chaises. Pour s'évader, il faut aussi voir sa prison. Il y a des cages dorées : l'être humain est habile à déguiser l'enfer. A quoi reconnaît-on le piège ? Vous n'avez aucun désir d'en sortir. Vous préférez le ventilateur à l'air frais du dehors, les ombres de la caverne et ses chants amortis au charivari de la vraie vie. La liberté est inconfortable. S'évader pour aller où ? A vous d'ouvrir les yeux, averti comme deux que vous êtes. Nous sommes des êtres de chair. Désireux de désirer.

Île de Sein, poussière d'étoile

Lundi 27 Janvier 2025

ILE DE SEIN, POUSSIERE D'ETOILE

A Sein, la rose des vents a la tête qui tourne. Chaque mur a son baromètre. Flanqué, c'est selon, d'une statue de la sainte vierge. L'îlien vit avec son temps. Le beau, que l'on vient chercher pour la journée. Le mauvais aussi, qu'on ne choisit pas.

La tempête essore son linge au-dessus des têtes. Décembre. Départ de Ste Evette, Audierne, 9h. Dans le grand salon du bateau, un cercueil en chêne. Assise à côté, une heure avant l'enterrement qui videra les maisons de l'île à la fin de la matinée, la famille répète l'éloge funèbre de Marie, 83 ans, qui revient au pays pour toujours, après un purgatoire dans une résidence pour personnes âgées dans le Cap Sizun. On se laisse dire que l'océan a toujours dansé dans les yeux de cette dame au grand coeur qui aimait le grand air. Qu'elle aimait « ramasser le goémon et faire sécher son linge au vent ». Marie aura le droit aux chants bretons dans l'église. A ce propos, côté religion, Sein est ravitaillée par les recteurs du Cap. Comprenez le Cap Sizun, qui est la (presqu)'île d'en face.

Sein vit avec la mer des amours cannibales. Entre l'île et la houle, les liaisons sont dangereuses. Le combat est encore égal. Jusqu'au jour où. La question de la solidité des digues ne cesse de hanter : le château n'est pas de sable, mais le visiteur, qui prélèverait un galet en guise de souvenir, est prévenu par une affiche : « n'emportez pas nos cailloux, ce sont nos défenses ». Faites le calcul : cent vingt mille visiteurs, cent vingt mille cailloux, à ce rythme, on met l'île à nu. Pire. Voudriez-vous qu'on parle bientôt de Sein comme de la belle engloutie ? Cette poussière d'étoile - on y a trouvé des météorites, a une peur bleue de l'océan. D'un coup de balai distrait, celui-ci, un jour, pourrait bien l'envoyer promener. En 1987, pour l'ouragan, le coefficient n'était que de vingt-cinq. Imaginez ce vent en pleine tempête d'équinoxe cogner sur le roc, sous les quais, cracher et écumer jusque sur les toits.

A Sein, les absents sont moins absents qu'ailleurs. D'abord, on devine entre les rochers l'ombre des vestales. Sein fut d'abord gauloise. Car il y eut Sena, déesse qui avait le pouvoir de déchaîner vagues et vents. Sa toison d'or était celle des algues. L'enchanteur Merlin y serait né, lui, l'auxiliaire d'Arthur, chevalier de la Table ronde. Pour les détails, adressez-vous aux Causeurs, les deux menhirs pétrifiés de la place de l'église. Et n'oubliez pas les Romains. C'est ici que César aurait été mis en échec, par « une poignée de diables de la mer ».

La tactique de la tortue romaine. La résille des ruelles fait barrage au vent. "C'est à cela qu'elles servent, à nous abriter », dit une îlienne, qui vous guide d'une rue à l'autre comme si elle vous faisait les honneurs de sa maison. Pour un peu, vous mettriez les patins. Et, bien sûr, vous éviterez d'attarder vos regards aux fenêtres. Courtois, vous serez comme on le sera ici avec vous. C'est la promiscuité qui veut ça. Le vent hurle ? On n'a pas peur de la tempête. L'île ferme les écoutilles. Avec ses maisons serrées comme des pilchards dans la boîte, elle fait bloc. Au sens propre et figuré. Ici, on appelle cela "la tactique de la tortue romaine". On s'abrite, sauf s'il y a des vies en jeu. Un équipage à sauver, une patrie en danger, même combat. Appel du général ou du simple marin, les gaillards sont sur le pont.

« Nous ne sommes pas coupés du monde, nous sommes même moins isolés qu'ailleurs. Sur l'île, chacun trouve ce qu'il veut bien trouver. Et on ne vient en aucun cas pour régler ses problèmes personnels. Quand c'est le cas, la greffe ne prend pas. On s'intègre bien si on est bien", dit Hervé. Small is beautiful, mais une île n'est pas forcément un paradis. Alors, retenez ceci : « ne vous mêlez pas des histoires des autres ». MF

Le cache tempête

Lundi 27 Janvier 2025

LE CACHE TEMPÊTE

Embarquement différé. Moutons en furie dans le bassin n° 1. Celui qui dit qu'il n'y a plus de saison est invité à venir prendre un petit jus au port quand le suroît furoie, quand la tempête tempête. La vraie, celle qui fait valser les poubelles, bataille avec l'indéfrisable de tante Yvonne, abat les arbres sans tronçonneuse. Quand l'Abeille s'tire à Ouessant, l'beau temps fout l'camp. A Brest, on sait ça dans le ventre de sa mère. Quand le vaillant remorqueur monte au front en mer d'Iroise, hache la houle menu, prêt à sortir ses grappins pour sauver femmes, enfants, hommes et navires, c'est qu'il va y avoir du sport. Le zef, dans sa splendeur, fait bouillonner l'eau verte. L'écume volatile saupoudre les quais. C'est la vie de tempête. La vie contre vents et marées. Quand j'étais petite et que j'avais peur des fantômes, je murmurais pour me rassurer "et si c'était le vent ?" Aujourd'hui, je sais que ce vent-là chasse aussi les fantômes. Je le supporte, pour cette raison, un tout petit peu plus. Et si je ne le déteste pas totalement, c'est parce que le vent a des vertus démocratiques. Allez jouer les élégants avec des vents de 130 km à l'heure. Désossés, et, de toute façon, égarés les parapluies. Docker, consul, employé de sous-préfecture, cadre A, ouvrier du port, tous, enfilent le même vêtement sans forme, au col si possible relévé, et d'une couleur indéfinie que, par commodité, nous appellerons "cache-tempête". Ailleurs, en France, où on n'a pas la chance de prendre des coups de chien en plein museau, on lui donne le nom, beaucoup moins seyant, vous en conviendrez, de "cache-poussière". L'uniforme du Brestois n'est pas le pompon rouge, mais le cache-tempête. Le Brestois est un animal amphibie. MF

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