Jeudi 30 Avril 2026
Range tes étagères
Le rendez-vous était fixé pour l'interview à 17 h dans une librairie. Autour d'un café, l'explorateur (*) avec qui je restai une petite heure, glissa : « avant de se lancer dans un nouveau projet, il faut ranger ses étagères ». Ce conseil lui fut donné par un autre explorateur. Il l'appliquait à lui-même : ses explorations, âpres, furent des succès.
Au début de l'entretien, l'homme paraissait fatigué. Un long voyage en train avant sa conférence expliquait cette lassitude. Mais bien vite, le regard et les propos s'animèrent, invitant à voyager au-delà des murs, d'un pôle à l'autre. Le lait des glaces coulait dans ses veines.
Une curiosité, une témérité de pionnier fondaient ses aventures. Mais rien n'aurait été possible s'il n'avait donc au préalable, rangé ses étagères. L'exploration du monde - on parle ici en milliers de kilomètres à pied dans le froid extrême - passerait par cette modeste exigence. Ranger ses étagères ? Boucler les dossiers en souffrance, balayer les ressentiments, vider ses colères - purger ses vipères dirait un autre, finir ou jeter un dessin, un texte, une lettre, dire (enfin. peut-être. pas possible) au revoir. Etc.
L'invitation n'est triviale qu'en apparence. L'inachevé écartèle et laisse l'âme inquiète. Ranger ses étagères est un gage de liberté, la promesse d'un recommencement, d'un nouveau chapitre sans caillou dans la chaussure. Si vous êtes comme une tortue marine, les pattes prise dans un filet, comment prétendre conquérir. Ranger ses étagères relève d'une obligation de moyens à défaut d'une garantie de résultat. Arpenter seul les glaces n'est pas donné à tous. Mais personne ne manque d'étagères à ranger. Et pourtant la vie, rebelle et foutraque, met un malin plaisir à chambouler vos piles alignées au cordeau. La vie, c'est du grand dérangement.
Je lui avais pourtant promis d'essayer. MF
(*) Jean-Louis Etienne