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Le temps fait de la résistance

Dimanche 03 Juillet 2022

Le temps passe, personne n'y échappe, nul n'en réchappe. C'est dire l'importance du sujet. Le temps est un sablier qui s'écoule. A la fin, on le retourne, encore et encore. Cette illusion de mouvement perpétuel nous fait croire qu'on peut miser sans fin. Mais le jeu n'est pas infini et ce n'est pas nous qui sifflons la fin de partie. Le sable qui coule, c'est la vie qui passe. Les grains de sable sont des secondes, des minutes, des années, des décennies. Les siècles ne sont pas pour nous, mais pour les montagnes, les tortues et les vieux chênes. Il n'y a pas plus bavard qu'un vieux chêne. Il a vu les loups faire meute contre la chair fraîche, le maître de marine choisir d'une main sûre les mâts de la Boussole de monsieur de Lapérouse en 1780, vu nos aïeux manger des glands à défaut d'autre chose, puis aiguiser leurs fourches pour percer les ventres pleins. 1788, la Boussole faisait naufrage. 1789, on coupait les têtes farinées. C'est comme cela que le temps coule, et avec lui, parfois, le sang. Le temps c'est de la vie vraie. J'ai vu un insecte dans un morceau d'ambre. Il prenait la pose dans cette résine fossile depuis des dizaines de milliers d'années, pauvre damné. Le temps fige pour une vaine postérité. La bête finira, au mieux, dans une boîte étiquetée au Musée d'histoire naturelle, près de la dent, grande comme deux mains, du mégatyranodon, et puis c'est à peu près tout. Et qu'en est-il de nos souvenirs ? Sont-ils condamnés à l'ambre eux aussi ? Je pense qu'ils font de la résistance, comme les poissons qui remontent le courant. A l'allusion d'une passion, revient en trombe la vérité du feu présent, jaillit la volupté des caresses et le rappel précis de cette faim amoureuse-là. Le temps, alors, sort de l'ambre.

Le temps passe. Je peux le regarder passer comme une vache dans son champ, broutant et ruminant, me dire que je n'ai pas ma place dans le train, que le billet est trop cher, que le train ne s'arrêtera pas dans ma gare. Mais cela n'empêche pas le train d'avancer, en faisant des étincelles sur les rails et en troublant le sommeil des riverains. Le temps juge. Pèse vos frustrations et vos joies aux moues et aux rides. Attend patiemment la fin du marché pour faire ses comptes et recenser les bêtes vendues. Le temps est un comptable froid : débit, vérité des prix, la maison ne fait pas crédit. Le temps finira par voler la pomme de votre visage, la noisette de vos yeux, l'élastique de vos pas.

Mais nous pouvons opposer à ce temps-là une autre logique comptable. Aux réserves physiques qu'il se plaît à grignoter, aux rides qu'il s'emploie à creuser, il ne peut s'en prendre à la sagesse, même infime - engrangée au fil des ans et des guerres, aux progrès de l'artiste qui remet chaque matin l'ouvrage sur le métier, à la joie de l'artisan qui discipline jour après jour la feuille d'or rebelle, et de tous les autres, et nous avec, qui faisons de notre mieux. Le temps est notre allié pour faire lever la pâte, transformer le blé en herbe en blé dur, réveiller le machaon émeraude de sa vilaine chrysalide. Le temps invite chaque saison à s'accomplir avant qu'elle ne saisisse la main de la suivante. C'est riche de la saison écoulée que je tends la mienne vers celle qui advient. MF

SEIN. OUESSANT. MOLÈNE. Embarquement différé. Moutons en furie dans le bassin n° 1. Celui qui dit qu'il n'y a plus de saison est invité à venir prendre un petit jus au port quand le suroît furoie, quans la tempête tempête. La vraie, celle qui fait valser les poubelles, bataille avec l'indéfrisable de tante Yvonne, abat les arbres sans tronçonneuse. Quand l'Abeille s'tire à Ouessant, l'beau temps fout l'camp. A Brest, on sait ça dans le ventre de sa mère. Quand le vaillant remorqueur monte au front en mer d'Iroise, hache la houle menu, prêt à sortir ses grappins pour sauver femmes, enfants, hommes et navires, c'est qu'il va y avoir du sport. Le zef, dans sa splendeur, fait bouillonner l'eau verte. L'écume volatile saupoudre les quais. C'est la vie de tempête. La vie contre vents et marées. Quand j'étais petite et que j'avais peur des fantômes, je murmurais pour me rassurer "et si c'était le vent ?" Aujourd'hui, je sais que ce vent-là chasse aussi les fantômes. Je le supporte, pour cette raison, un tout petit peu plus. Et si je ne le déteste pas totalement, c'est parce que le vent a des vertus démocratiques. Allez jouer les élégants avec des vents de 130 km à l'heure. Désossés, et, de toute façon, égarés les parapluies. Docker, consul, employé de sous-préfecture, cadre A, ouvrier du port, tous, enfilent le même vêtement sans forme, au col si possible relévé, et d'une couleur indéfinie que, par commodité, nous appellerons "cache-tempête". Ailleurs, en France, où on n'a pas la chance de prendre des coups de chien en plein museau, on lui donne le nom, beaucoup moins seyant, vous en conviendrez, de "cache-poussière". L'uniforme du Brestois n'est pas le pompon rouge, mais le cache-tempête. Le Brestois est un animal amphibie. MF

D'autres textes à suivre ici, et en onglet "textes".

Sève et sang

Lundi 11 Avril 2022

Ce souvenir pourrait être conté en trois mots comme en mille. Il a fondé en moi des racines profondes. Dire la nature, c'est peu, et tout dire. "La nature est un ventre dans lequel on baigne », disait un auteur. Avec joie, désespérément, je me suis nourrie à cette matrice et continue de m'y abreuver. La nature a toujours ouvert des bras solides, cette force qui a mêlé sa sève à mon sang. Quand j'avais trois ans, chez ma grand-mère Marie, je grimpais dans le mimosa en fleurs et je m'y installais pour plusieurs heures. Ses branches étaient ma cabane, ses feuilles en étaient les murs, et les fleurs mes constellations sur fond de bleu froissé. Il me semblait en toucher le parfum de tout mon corps. Je regardais le ciel avancer comme la mer avec le chaloupement des branches. Il n'y avait rien alors de plus important à faire que de faire corps avec ce mimosa. Ce souvenir est sur ma peau comme un tatouage, et mes cinq sens en gardent une profonde gratitude, si ce n'est une raison de vivre. MF

la vie est une orange

Mercredi 15 Décembre 2021

La vie est une orange sur laquelle tu es assis. Qu'est ce que cela signifie ?

L'orange est un fruit doux-amer comme la vie. Comment la goûter si on n'en retire pas l'enveloppe. La vie est bien faite, elle s'offre à nous par tranche, à consommer et à vivre, l'une après l'autre. Certains passent leur vie sur l'orange, se contentant d'y tenir tant bien que mal, d'apprécier ou de maudire le vernis de sa peau. Une peau, il est vrai, difficile à inciser. D'autres, à la loterie de la vie, héritent d'oranges sans jus, ou seulement des pépins. Ils n'ont alors d'autre choix que de faire avec ce qu'ils ont et de mettre les pépins en terre. Chacun devant faire sa propre expérience, le père n'en a rien dit au fils.
MF

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