Mercredi 01 Avril 2026
L'homme de dos
Les foules sont peuplées de petits hommes de dos, avec un imperméable et un parapluie. Une fois qu'on en a vu un, ils ont tendance à se multiplier. Ils se bousculent même au portillon du métro aux heures de pointe et ramassent vite leurs parapluies qui gouttent sur leurs chaussures. Il y en a un devant moi. C'est bavard un dos. Je vais essayer de vous raconter, mais je vous préviens, je n'ai jamais eu beaucoup d'imagination. Imperméable beige, casquette anthracite, parapluie noir, ce petit homme s'appelle Mathias, admettons. De dos, l'imperméable annule le corps. La ceinture prend le ventre au niveau du nombril. Le petit homme a perdu sa taille au fil des repas d'affaires et dans les cantines d'entreprise – une andouillette frites-des profiteroles-un café- l'addition. Trente ans aux pneumatiques Roullaz, c'est bedaine garantie. On compense comme on peut les espoirs déçus. Le dernier recruté, forcément fringuant, emporte toujours le morceau, y compris auprès des dames, et de Clara en particulier, « portée sur la chose sexuelle » comme dit le voisin de bureau du petit homme à l'imperméable, qui aimerait bien, voudrait bien, mais.
Le dos qui marche devant moi a cessé de rêver de Clara, depuis que Nick, 35 ans, est devenu chef du service Process il y a six mois. Alors il lorgne sur Amanda, la barmaid du Pichet Mignon, un bar de la rue des Renaudes, dans le 17 ème arrondissement. La routine tient l'homme debout. Le truc de Mathias, c'est un demi, à 17h45 avant le métro. Amanda trouve ça touchant : le verre mousseux est sur le comptoir quand Mathias arrive. Il remercie Amanda, mais ne poussera pas l'audace plus loin. Il a beau chercher, il ne trouve rien à troquer contre l'amour. Rien qui fasse le poids en tous cas. Une vie comme la sienne ne met pas d'étoiles dans les yeux des filles.
Un verre sur le comptoir, c'est sa petite dose de romance à 3,50 euros, cinq jours sur sept. Il n'est pas exigeant. La barmaid du Pichet Mignon a tout de la bonne copine qui prête volontiers sa peau à qui lui plaît. Mais elle a ses têtes, et surtout un homme baraqué, et le petit homme n'a pas envie de se faire démolir le portrait à un an de la retraite. Il se laisse couler tranquillement jusqu'au premier versement de sa pension, après avoir donné toute sa force de travail aux pneumatiques Roullaz.
Une carrière sans éclats. Passable, lirait-on dans la marge de la copie. Le petit homme a toujours été d'accord avec le chef de bureau. Ses collègues l'appellent en douce manchons de lustrine. C'est très pratique, les manchons, ils font durer les pulls et les chemises. Le petit homme ne voit pas le problème, au contraire : s'essuyer les pieds sur le paillasson, frapper discrètement aux portes, s'excuser pour des choses minuscules. C'est une manière de se montrer sociable, et peut-être aimable. Se protéger les coudes avec des manchons de lustrine à défaut d'en jouer pour monter les échelons est une façon de voir la vie qui en vaut bien une autre. Et cette manière de mettre la main devant sa bouche quand il rit, il trouve ça ridicule, mais il ne peut pas s'en empêcher. Large et colorée, sa cravate plaide pour sa dignité de collaborateur expérimenté. Célibataire, le petit homme rejoint sa mère à la Baule pendant les vacances. Il complète ses petits cahiers à grands carreaux sur le thème des grottes de France. Il souligne les titres, fait les introductions, développe, colle des photos des grottes à côté des textes et tire un demi trait rouge horizontal au milieu de la page quand il a terminé. Il entrepose ses cahiers – au moins dix, sur les étagères au-dessus de son lit à une place : le même lit depuis sa première communion, en bois vernis marron.
Le dos devant moi a fini par se retourner. Ce visage avenant, c'était Nick, le nouveau chef du service Process. Je ne suis pas physionomiste, alors, de dos en plus et avec une casquette. Nick me lance : « Alors, Mathias, bientôt la retraite ?! Je vous offre une bière au Pichet Mignon avant de prendre le métro ? ».