

Ateliers d'écriture, formations à l'écrit pour scolaires, collectivités, associations, publics spécifiques. Contact : 06 15 07 41 66 / moniqueferec@gmail.com - L'ensemble de mes textes sont en onglet NEWS.
2026 / LE SOLEIL COMME UNE ABEILLE.
Le soleil comme une abeille. Une enfance ne suffit pas à épuiser la joie de courir sans but, de fendre les champs de blé vert un jour de printemps, d'embrasser les tiges de ses genoux et les épis tendres de son visage. L'enfant et le blé vert ont le même âge. Un même lait sort de leur nez.
2026 / CONVERSATION ENTRE LUI ET LUI
Lui. 5 % de la matière qui compose notre univers : ses galaxies, ses étoiles et ses planètes sont observables et connus. Les 95 % restant sont un mystère. Par commodité, on a scindé ce mystère en deux parties : matière noire et énergie sombre.
lui. Si je comprends bien tu es en train de me dire deux choses. Petit "a", les scientifiques du monde entier passent des nuits à veiller, à griller leurs neurones pour essayer de comprendre 5 % de l'univers et ils reçoivent le Prix Nobel pour ça ? Petit « b ». On vit sur un iceberg dont seuls émergent 5 % de la masse ?
Lui. Oui, c'est la stricte vérité, mon petit pingouin galactique.
lui. Mais à quoi servent les 95 % de l'iceberg ?
Lui. A soutenir ce qu'il y a au-dessus.
lui. Ha. C'est rassurant ou pas ?
Lui. C'est du néant utile. Pour tenter de le définir, les humains cherchent du côté du boson de Higgs faute de mieux. Ils sont très fiers d'avoir trouvé ça. Les pauvres, ils tâtonnent dans le noir depuis des siècles.
lui. Du néant utile. Je vois. Comme les papiers à bulles dans les colis. Comment naissent les étoiles ?
Lui. Elles sont créées dans les galaxies à partir du gaz froid qui s'est formé dans les nuages moléculaires géants. Certaines galaxies ont un taux de formation d'étoiles vertigineux, on les appelle les blazars. Mais cette fabrication accélérée d'étoiles, ce feu d'artifice - oui, je t'en mets plein les yeux petit pingouin - ne saurait durer au-delà de dix millions d'années, sinon il n'y aurait plus de gaz disponible.
lui- Ouf. Cela dit, dix millions d'années, c'est vite passé. Mais attends, tu es en train de me dire que les étoiles naissent du gaz ? Nous ne serions que des poussières de pets cosmiques ? Ce n'est pas très glamour.
Lui – J'évoque les grandes orgues, la symphonie cosmique, et tu me parles de flatulences. Tu es bien trivial petit pingouin.
lui. Mon ignorance est grande et je manque d'éléments de comparaison. Y a-t-il beaucoup de galaxies ?
Lui. Deux mille milliards.
lui. Je n'ai pas assez de doigts pour compter. Peux-tu m'en dire plus sur le choc des galaxies ?
Lui. Si elles sont de taille à peu près égale, il ne se passe pas grand-chose. Chacune conserve sa morphologie et reste chez soi. Mais si l'une est vraiment plus grosse, elle mange la première. Prédation, combinaison, recombinaison, digestion, c'est le même schéma de l'infiniment grand à l'infiniment petit.
lui. Et que se passe-t-il à la fin des temps !?
Lui. A la fin de l'ère stellaire, qui marque l'extinction totale des feux si tu préfères, les galaxies ne seront composées que de naines brunes, de naines blanches qui seront dites "noires" en refroidissant, quelques autres objets bizarres et des trous noirs. Les trous noirs feront des grands schlurps en avalant toute la matière à leur portée.
lui. Oui, d'accord, mais que se passe-t-il à la fin ?
Lui. A la fin, il n'y a pas de fin, si tu préfères mon petit pingouin galactique. Il n'y a pas de clap de fin pour l'éternité.
lui. Et la matière avalée sera recyclée ?
Lui. Je te déconseille de t'asseoir sur le bord d'un trou noir pour observer le phénomène. Le trou noir compacte la matière à très haute densité pour faire des réserves de galaxies. Celles-ci se monnayent très cher pour ensemencer de nouveaux cosmos.
lui. Il est grand temps de réensemencer l'univers. Sur terre, c'est devenu très vilain.
Lui. C'est pas faux. Mais les humains n'ont pas besoin de mon aide pour mettre un terme à ce désastre. Ils se tirent des balles dans le pied depuis des millénaires.
lui. Et Dieu dans tout ça ?
Lui. Tu l'as devant toi, petit pingouin.
2026 / L'HOMME DE DOS
Les foules sont peuplées de petits hommes de dos, avec un imperméable et un parapluie. Une fois qu'on en a vu un, ils se multiplient. Ils se bousculent même au portillon du métro aux heures de pointe et ramassent vite leurs parapluies qui gouttent sur leurs chaussures. Il y en a un devant moi. C'est bavard un dos. Je vais essayer de vous raconter, mais je n'ai pas beaucoup d'imagination. Imperméable beige, casquette anthracite, parapluie noir, ce petit homme s'appelle Mathias, admettons. De dos, l'imperméable annule le corps. La ceinture prend le ventre au niveau du nombril. Le petit homme a perdu sa taille au fil des repas d'affaires et dans les cantines d'entreprise – andouillette-frites-profiteroles-café- l'addition. Trente ans aux pneumatiques Roullaz, c'est bedaine garantie. On compense comme on peut les espoirs déçus. Le dernier recruté, fringuant, emporte toujours le morceau, y compris auprès des dames, et de Clara en particulier, « portée sur la chose sexuelle » comme dit le voisin de bureau du petit homme à l'imperméable, qui aimerait bien, voudrait bien, mais.
Le dos qui marche devant moi a cessé de rêver de Clara, depuis que Nick, 35 ans, est devenu chef du service Process il y a six mois. Alors il lorgne sur Amanda, la barmaid du Pichet Mignon, un bar de la rue des Renaudes, dans le 17 ème arrondissement. La routine tient l'homme debout. Le truc de Mathias, c'est un demi, à 17h45 avant le métro. Amanda trouve ça touchant : la bière est sur le comptoir quand Mathias arrive. Il remercie Amanda, mais ne poussera pas l'audace plus loin. Il a beau chercher, il ne trouve rien à troquer contre l'amour. Rien qui fasse le poids en tous cas. Une vie comme la sienne ne met pas d'étoiles dans les yeux.
Un verre sur le comptoir, c'est sa petite dose de romance à 3,50 euros, cinq jours sur sept. Il n'est pas exigeant. La barmaid du Pichet Mignon a tout de la bonne copine qui prête volontiers sa peau à qui lui plaît. Mais elle a ses têtes, et surtout un homme baraqué, et le petit homme n'a pas envie de se faire démolir le portrait à un an de la retraite. Il se laisse couler tranquillement jusqu'au premier versement de sa pension, après avoir donné toute sa force de travail aux pneumatiques Roullaz.
Une carrière sans éclats. Passable, lirait-on dans la marge de la copie. Le petit homme a toujours été d'accord avec le chef de bureau. Ses collègues l'appellent en douce manchons de lustrine. C'est très pratique, les manchons, ils font durer les pulls et les chemises. Le petit homme ne voit pas le problème, au contraire : s'essuyer les pieds sur le paillasson, frapper discrètement aux portes, s'excuser pour des choses minuscules. C'est une manière de se montrer sociable, et peut-être aimable. Se protéger les coudes avec des manchons de lustrine à défaut d'en jouer pour monter les échelons est une façon de voir la vie qui en vaut bien une autre. Et cette manière de mettre la main devant sa bouche quand il rit, il trouve ça ridicule, mais il ne peut pas s'en empêcher. Large et colorée, sa cravate plaide pour sa dignité de collaborateur expérimenté. Célibataire, le petit homme rejoint sa mère à la Baule pendant les vacances. Il complète ses petits cahiers à grands carreaux sur le thème des grottes de France. Il souligne les titres, fait les introductions, développe, colle des photos des grottes à côté des textes et tire un demi trait rouge horizontal au milieu de la page quand il a terminé. Il entrepose ses cahiers – au moins dix, sur les étagères au-dessus de son lit à une place : le même lit depuis sa première communion, en bois vernis marron.
Le dos devant moi a fini par se retourner. Ce visage avenant, c'était Nick, le nouveau chef du service Process. Je ne suis pas physionomiste, alors, de dos en plus et avec une casquette. Nick me lance : « Alors, Mathias, bientôt la retraite ?! Je vous offre une bière au Pichet Mignon avant de prendre le métro ? ».
2026 / FENDRE LES BLES
Le soleil comme une abeille. Une enfance ne suffit pas à épuiser la joie qu'il y a à courir sans autre but que de courir, à fendre les champs de blé vert un jour de printemps, à embrasser les tiges de ses genoux et les épis tendres de son visage L'enfant et le blé vert ont le même âge. D'ailleurs, c'est du lait qui sort de leur nez.
2026 / ÉCRIRE
Les mots viennent comme ils sont. Quand ils se prennent les pieds dans le tapis, ils se relèvent. Ils brodent parfois comme le lierre qui masque l'édifice qu'est la parole crue, vraie - la seule qui vaille ? La pensée accouche comme elle peut. Mais s'ils ne veulent que séduire, les mots finiront par lasser tout le monde. Une image, comme partie de moi - partie, dans les deux sens du terme, et me voilà à écrire. La peur en embuscade, bien sûr. La peur de jouer les riches quand on n'a pas le sou.
Pour écrire
- Il faut être humble. L'écriture sobre de Jean-Pierre Abraham dans son livre Armen me touche. Je suis à ses côtés quand il nettoie les escaliers ou lustre les optiques du phare. « Sans cesse monter et redescendre les échelles. Descendre. Pousser les feux. » « Plus le travail du jour sera précis, minutieux et plus grande sera la liberté des nuits ». C'est son usage du monde à lui. Il n'insulte jamais la simplicité, la répétition, il les élève, c'est sa grandeur. Lors d'un atelier d'écriture il y a peu auprès de jeunes d'une vingtaine d'années, j'ai évoqué ce livre. Une jeune fille m'a regardée avec des yeux ronds : "Gardien de phare ? On doit garder les phares ? J'aime l'idée que nous avons tous un phare à garder.
Il faut être confiant. Pour penser que d'autres peuvent s'identifier à nos gestes pauvres, pour espérer que ceux-ci percent la nuit. C'est peut-être ça le talent : percer la nuit avec une bougie. Il faut être courageux. Oser se confronter à son morcellement intérieur pour tenter une unité. Ou assumer de sauter de branche en branche. Je suis un animal arboricole.
2026 / ELLE A FAIT CORPS
Définition. « Une mare résiduelle, ou flaque de marée, est une petite étendue d'eau formée dans des cavités rocheuses après le passage d'une marée. »
Marée basse, midi. Le soleil plonge comme un pendule et fait feu sur les corps. Sur le rocher, les balanes craquent, minuscules cratères à l'œil ouvert. A l'ombre, sous le ventre de la pierre, elle ne met pas la main dans la mare, à cause des crabes verts. Son palais est un bassin au sud, une conque généreuse comme une paume de main. Ses mains balayent l'eau et les anémones dansent. L'or du sable cascade sous ses pieds quand elle entre dans l'eau. L'océan s'ébroue en libérant une odeur franche, et la prend. Comme la graine promet l'arbre, ça patientait en elle, comme une crosse tenant ensemble le soleil, toute la douceur du monde et le fouet du ressac. Cette vague animale n'avait qu'une raison d'être : se déployer. L'océan la prend et elle a fait corps dans une joie qui célèbre tout. Premiers émois. Elle n'avait pas dix ans.
2025 / LES MORTS VEULENT DES FLEURS. BEAUCOUP DE FLEURS.
Des fleurs, un vent fort, des averses nerveuses. Des fleurs fanées roulant comme les herbes de l'Arizona, des angelots de marbre sur les tombes des enfants frais cueillis, des flaques scélérates qui souillent mes bottines en daim, des feuilles d'érable rouges qui se jettent au pied des caveaux. Les morts veulent des fleurs. Beaucoup de fleurs. Mais ceux qui ont un panneau fin de concession collé sur leur dalle n'en auront pas. Ils resteront face au vent d'ouest, de Ouessant et des Pierres Noires. Sans les yeux des vivants pour les regarder de haut. Ils sont déjà partis. Gommés jusqu'au nom prénom dates sur une dalle moche. On peut vivre et mourir sans hommage. Pas par modestie, pas parce qu'on serait mauvais. Mais par distraction. Ceux-là ont peut-être cru que la vie n'était pas la grande affaire. Ils sont morts comme ils ont vécu, distraits et nus dedans leur tête, sans égard pour la portion de temps qui était la leur. Et ils se trouvèrent fort dépourvus quand la mort fut venue.
Plus loin, mû par un roulis tangage infernal, le bateau le Conquet-Ouessant essuie ses lames. Pour mieux faire comprendre le sérieux du dossier, je glisse ici la phrase d'une connaissance ouessantine : Même les moutons à bord étaient malades. Quand elle prononçait ces mots fatidiques, c'est que là-bas, dans le Fromveur, ce n'était pas de la petite bière, mais un chamboule-tout de fou - vous pouvez vous signer, ça ne mange pas de pain.
A la fin de la journée, on s'est aperçu qu'un membre de la famille n'aura pas son pot de bruyère mauve. Aucun regret. Il aimait martyriser les petits chats, en enfonçant les griffes des pattes de derrière dans les coussinets des pattes de devant. Petite, je le regardais avec effroi mimer sa méthode. Tétanisée. Si j'avais été un chaton, je n'aurais pas réagi non plus. On peut faire ce qu'on veut des chatons et des enfants.
2025 / DES GOUTTES DE SON DANS L'OCEAN
Dans mon champ, la nuit, un renard. L'image s'affiche en noir et blanc sur la caméra infrarouge fixée sur le chêne. Une bête duveteuse, avec une grande queue balayant la nuit. Aperçu il y a déjà quelques années, le dernier renard était un grand mâle au nez pointu, souffrant d'un mal qui ralentit le pas et efflanque l'allure. Je voyais en lui le dernier d'une tribu d'indiens contaminés par les Blancs. L'animal avait traversé le terrain la tête basse et je n'avais plus vu de renard depuis. Mais avec ce cliché, je découvrais que la tribu n'était pas éteinte. Ainsi, la vie, souvent. Il y a ce qu'elle montre et on prend les apparences pour argent comptant, elles tiennent lieu de monde et nous protègent de l'effraction. Alors, quand quelque chose jaillit, c'est toujours étrange. Mais l'univers n'est pas contenu dans notre regard, celui-ci n'embrasse pas large. J'ai toujours été là mais tu ne me voyais pas, dit le renard. Pour notre malheur, le regard n'est pas panoramique. De son champ étroit, il dépose de maigres récoltes dans le filet - la nuit, la moisson est meilleure parce que le rêve fait loupe.
Une autre image au jardin. Quelques jours après le renard, la caméra capture un jeune chevreuil mâle, puis cinq sangliers au début de la nuit tout près de la maison. Des bêtes massives défonçant la pelouse, mêlée brutale de poils rêches, de sabots, de groins, de corps grossiers sur des pattes courtes. "Les chasseurs ont fait une battue il y a deux semaines à Goaslan. Les chiens s'impatientaient dès le matin'', ai-je entendu. Mais ni le fusil ni les chiens dopés à la promesse du sang ne font le tableau de chasse. A ma connaissance, les bêtes ont fui. Les chasseurs ont fait meute mais au final ils ont surtout compté les douilles. Les sangliers ont été revus quatre jours après à quelques kilomètres. "Une belle harde, prolifique".
Voilà pour le jardin. De la même manière, je me plais à imaginer une caméra au fond des océans. Car que sait-on des combats et des amours humides à moins quatre mille mètres. Quoi de plus sacré qu'une baleine remontant des abysses. Elle monte vers la surface, verticale, avec d'amples coups de queue, laissant dans les fosses les poissons aveugles. Rien que pour entendre passer la baleine, il vaut la peine d'être né (*). Ses chants se fragmentent en gouttes de son dans l'eau qui en garde trace pour toujours. Croire à la baleine, c'est croire à la mémoire de l'eau. Son chant séduit chaque molécule. Quand la baleine chante le blues, l'océan est bleu. Quand elle fredonne le boléro de Ravel, la mer monte, puis se retire. Voilà ce que j'entends dans les abysses. La nuit dernière, les sangliers sont revenus, toujours plus nombreux. Et ils n'ont pas fait que passer. Cela en dit long sur la rudesse des temps. (*) Fernando Pessoa dit : ''Rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d'être né''.
Y'A DES MARINS QUI CHANTENT
Je ne vous parlerai ni des manœuvres ni du vocabulaire des marins. Hune, mât de misaine, cabestan, pataras, vergue, winch, zoulou... Ces mots ont de l'allure, de celles qui font avancer les goélettes, mais ils n'ont de sens que dans la bouche des gens de mer. Ils ne sont pas interchangeables, ils sont redoutablement précis, à l'image des ordres donnés par le seul maître à bord - et vous connaissez l'adage : qui ne lui obéit pas obéira à l'écueil.
Les chants à virer cadençaient les efforts. On devait y entendre le ''han'' du marin qui vidait ses poumons pour soulever l'ancre au poids considérable. ''Nous l'arracherons maillon par maillon, c'est pas l'moment d'avoir les bras mous''. Pour être paré à virer, Il faut du muscle, il faut de la voix, il faut du rythme. Le marin chante aussi l'homme qui s'estime trop rarement à la besogne. Loin du continent, confiné, le gaillard est paillard. Faut bien qu'ça exulte. Extraits : ''Et sous la lune jolie, étendues sans vêtements elles ont écarté les cuisses sur le gaillard d'avant''. On est loin de la dentelle. Le chant de marin a le sang chaud. C'est du chant à boire, à hisser, à virer, bras, voix et mâts tendus. Il y a de la fraternité de comptoir, des marins qui pissent comme ils pleurent sur les femmes, lesquelles, fondant sur un autre marin, font sangloter de désespoir le légitime, qui envoie un pare-à-virer au concurrent. Universelle tragi-comédie. Les chants de marins disent tout cela, sans oublier d'épingler la hiérarchie du bord, de dénoncer les injustices, la misère du pauvre gars à qui on tourne la tête avec des mirages de fortune au fond d'une gargote et qu'un peu de gnole suffit à berner. Universelle tragédie.
Le répertoire de ces chants réunit dans ses couplets toutes ces histoires humaines, que l'on ait, ou pas, le pied marin. L'injustice, la violence, la tromperie, le désespoir, l'amour, la dignité perdue, l'amitié. Rien de nouveau sous la hune. Et pourtant, ces chants à virer, à hisser, ses histoires de marins malheureux ou rebelles, se chantent parfois sur des rythmes de valse. Le rythme ternaire de la valse de Vienne, danse de salon poudré, pour dire la misère. Comiquement décalé, quand on sait que la valse est apparue avec le parquet ciré et la chaussure de cuir qui autorisait le pas glissé. On est loin des cales saumurées. Avançons deux hypothèses. Ou la vie est une danse glissée sur un parquet ciré, ou les marins sont des romantiques qui s'ignorent, des vulnérables, des hommes salés à la peau tendre. Je penche pour la deuxième mon capitaine. MF

LA NUIT, JE CHEVAUCHE LES AURORES
La nuit, je chevauche les aurores. La lune qui tire les ficelles avec son sourire de Joconde, est sa reine de pique. La lune est aussi le soleil des loups. Sa lumière d'étoile morte en montrera bien assez sur ces bêtes qui effacent leur ombre et retroussent leurs flancs quand ils nous sentent. Nous sommes leur plus grande terreur mais c'est à celle-ci qu'ils doivent leur survie. La différence entre eux et nous ? Avec le loup, nous avons tissé des légendes, autant de prétextes pour supprimer le sauvage en nous et tirer gloire du courage qu'il y aurait à transformer l'animal en carpette. Le loup doit son salut et son territoire immense à son sens de l'observation des animaux malades, des enfants chétifs et des tartarins. Le loup vient de plus loin que la nuit et ne perd pas son temps à tirer gloire. On le croit en Italie, il est déjà en Normandie, prêt à traverser la Manche dans une auge de pierre. Quand il enfile son costume d'invisibilité, il est la nuit même, de celles qui ne laissent aucune chance au jour, des ces nuits profondes comme la forêt. A durée égale, la nuit sera de plume ou de plomb. De plume quand les mains de l'amant courent sur la soie de votre peau - à la recherche d 'une source, ou quand le sommeil ne demande rien d'autre que lui-même. Quand au plomb fondu, ces nuits où l'espoir monte à l'échafaud, je vous les laisse. Parce que là, les poètes me sauvent. "Même la nuit, les fleurs du camélia sont rouges" - Yvon Le Men. "Il y aurait donc, dans le plus noir des noirs de la lumière à supposer" - Guillevic. "La nuit, la mer entre dans ma chambre avec des navires" - Yannis Ritsos. La nuit autorise l'espoir et les épopées
LE TEMPS FAIT DE LA RÉSISTANCE
Le temps qui passe, personne n'y échappe, nul n'en réchappe. C'est dire l'importance du sujet. Le temps est un sablier. A la fin, on le retourne, encore et encore. Cette illusion de mouvement perpétuel nous fait croire qu'on peut miser sans fin. Mais le jeu n'est pas infini et ce n'est pas nous qui sifflons la fin de partie. Je connais un collectionneur de sabliers, il n'échappera pas à sa date de péremption. Mais le sable qui coule, c'est la vie qui passe. Les grains de sable sont des secondes, des minutes, des années, des décennies. Les siècles ne sont pas pour nous, mais pour les montagnes, les tortues et les vieux chênes. Il n'y a pas plus bavard qu'un vieux chêne. Il a vu les loups faire meute contre la chair fraîche, le maître de marine choisir d'une main sûre les mâts de la Boussole de monsieur de Lapérouse en 1780, vu nos aïeux manger des glands à défaut d'autre chose, puis aiguiser leurs fourches pour percer les ventres pleins. 1788, la Boussole faisait naufrage. 1789, on coupait les têtes farinées. C'est comme cela que le temps coule, et avec lui, parfois, le sang. Le temps c'est de la vie vraie. J'ai vu un insecte dans un morceau d'ambre. Il prenait la pose dans cette résine fossile depuis des dizaines de milliers d'années, pauvre damné. Le temps fige pour une vaine postérité. La bête finira, au mieux, dans une boîte étiquetée au Musée d'histoire naturelle, près de la dent, grande comme deux mains, du mégatyrannodon, et puis c'est à peu près tout. Nos souvenirs et nos passions durent-ils dans l'ambre ? Fondent-ils dans l'eau comme du sucre ? Je pense qu'ils font de la résistance, comme les poissons qui remontent le courant. A l'allusion d'une passion, rappelés au détour d'un visage entrevu, revient en trombe la vérité du feu présent, jaillit la volupté des caresses et le rappel précis de cette faim amoureuse-là. Le temps, alors, sort de l'ambre.
Le temps passe. Je peux le regarder passer comme une vache dans son champ et comme elle, ruminer, me dire que je n'ai pas ma place dans le train, que le train ne s'arrêtera pas dans ma gare. Mais cela n'empêche pas le train d'avancer, en faisant des étincelles sur les rails et en troublant le sommeil des riverains. Le temps juge. Il pèse vos frustrations et vos joies aux moues et aux rides. Il attend patiemment la fin du marché pour faire ses comptes, recenser les bêtes vendues. Le temps est un comptable froid : débit, vérité des prix, la maison ne fait pas crédit. Le temps finira par voler la pomme de votre visage, la noisette de vos yeux, l'élastique de vos pas. Mais nous pouvons opposer à ce temps-là une autre logique comptable. Aux réserves physiques qu'il se plaît à grignoter, aux rides qu'il creuse, il ne peut s'en prendre à la sagesse, même infime - engrangée au fil des ans et des guerres, aux progrès de l'artiste qui remet chaque matin l'ouvrage sur le métier. A la joie de l'artisan qui discipline jour après jour la feuille d'or rebelle. Et de tous les autres, et nous avec, qui faisons de notre mieux. Le temps est notre allié pour lever la pâte, transformer le blé en herbe en blé dur, réveiller le machaon émeraude de sa chrysalide. Le temps invite chaque saison à s'accomplir avant qu'elle ne saisisse la main de la suivante. Riche de la saison écoulée, je tends la mienne vers celle qui advient. MF

DANS CARGO, IL Y A GO
Cargo. Le mot est massif. Le cargo est un mastodonte qui saigne l'outremer et outrepasse les océans. Le ventre tatoué de hiéroglyphes et de noms à dormir dehors. Les hommes y sont minuscules, qui radoubent les flancs granuleux à coups de pattes de mouche, les pieds dans les jets de salive rouillée des octopus. Ils grattent et transpirent sous les cris ferreux des goélands, ternes chants obsédés par une seule octave, annonciateurs de tempêtes et d'infortunes. Cargo. Le mot a de la voix, il en impose. Des cales sans fond, sautant sur des mers, je vous le jure : turquoise et violette. Le cargo aime la ligne droite mais promet des escales à celui qui préfère la terre ferme à la mer, parce qu'un tiens vaut mieux que deux tu iras. Des rats, peut-être, à bord, la phobie. Des cargaisons perdues. Des bananes antillaises, qui le croirait, mûrissant sous la main ferme des tempêtes. Les cargos doublent des caps. Comme si ceux-ci faisaient aussi la course. Fendeurs d'océans, pourfendeurs de tempêtes, Poséidon les possède. Sur un cargo, la mer est le seul langage commun parce qu'il est rare que l'on parle la même langue du fond de la cale à la passerelle. L'homme part petit pour le voyage. Car il voyage pour se mesurer. Pas sûr qu'il en revienne grandi. Mais quelque chose l'aura trouvé. Le nomade aime le cargo. Le sédentaire aussi, qui ne déteste pas voir le décor de son horizon changer. Il change bien de temps à autre, la tapisserie de son salon. Un jour, moi aussi, j'irai. « Donnez-moi une chambre sans fenêtre » dit cette voyageuse dans le cargo. Elle ne conçoit le voyage à bord que dans le noir avec une faible lampe. Rassurée d'être au placard sur la mer immense. L'obscurité, rempart contre l'infiniment trop grand. Des pas métalliques sur des escaliers qui ne sont blancs qu'à la passerelle. La mer seule lave vraiment le pont. Hauts comme des buildings, les cargos n'ont pas la visite des poissons volants. A bord, jamais de silence. Au bar, à bord, les matelots pleins à ras-bord parlent dans un anglais incertain. Les cargos n'encanailleront plus la mer d'Aral. Pas plus que le Mékong, là où la glace ne fut jamais glace sous la lune. Je pars. Sortez la sirène. Pas celle qui a des écailles, mais celle qui rugit pour vous dire : bouge de là. Dans cargo, il y a go. En avant toute. MF
DANS L'EAU, H2O, IL Y A UNE HACHE ET DEUX ZOOS
Des molécules survoltées, une bougeotte chronique. Une mémoire, trois mille tempêtes, une cascade et des larmes. Il y a Victor qui traque les vers aveugles par six mille mètres de fond, le Léviathan aux têtes repoussantes qui fantôme dans les fosses abyssales. Il y a les calamars qui tentaculent et dorment en nids de vipère. Des sirènes de tulle qui enlacent les bateaux à défaut des marins, des trésors perdus pour toujours, des carcasses béantes et des ancres mouillées, des routes de requins, des bastingages rouillés, des caravanes de baleines, des rires d'espadon, des cortèges de raies, des clowns jaunes et noirs déguisés en poisson, des coraux, des vitraux, des éponges, des verts, des rouges, des bleus, des soles et des carrelets, et des sols carrelés, des poissons coffres, des bahuts par-dessus bord, des couloirs vers les pôles, des nouvelles du magma, des baudroies monstrueuses et des murènes tueuses. Des vagues avortées, des courroux refoulés, d'invisibles batailles, des lunes tombées du ciel, des soleils refroidis, des comètes belliqueuses, des miettes de météores, des squelettes d'esclaves qui dansent dans les algues, des anémones belles et méchantes, des haleines de poison, le "IC" de Titanic, l'âge du capitaine, des pépinières d'archipels, des gouffres sans fin sans fond, des montagnes bleues qui font quatre fois l'Everest, des poissons à lanterne qui errent le jour la nuit. Il y eut un iceberg. MF
Vendredi 03 Avril 2026
2026 / LE SOLEIL COMME UNE ABEILLE.
Le soleil comme une abeille. Une enfance ne suffit pas à épuiser la joie de courir sans but, de fendre les champs de blé vert un jour de printemps, d'embrasser les tiges de ses genoux et les épis tendres de son visage. L'enfant et le blé vert ont le même âge. Un même lait sort de leur nez.
Mercredi 01 Avril 2026
L'homme de dos
Les foules sont peuplées de petits hommes de dos, avec un imperméable et un parapluie. Une fois qu'on en a vu un, ils ont tendance à se multiplier. Ils se bousculent même au portillon du métro aux heures de pointe et ramassent vite leurs parapluies qui gouttent sur leurs chaussures. Il y en a un devant moi. C'est bavard un dos. Je vais essayer de vous raconter, mais je vous préviens, je n'ai jamais eu beaucoup d'imagination. Imperméable beige, casquette anthracite, parapluie noir, ce petit homme s'appelle Mathias, admettons. De dos, l'imperméable annule le corps. La ceinture prend le ventre au niveau du nombril. Le petit homme a perdu sa taille au fil des repas d'affaires et dans les cantines d'entreprise – une andouillette frites-des profiteroles-un café- l'addition. Trente ans aux pneumatiques Roullaz, c'est bedaine garantie. On compense comme on peut les espoirs déçus. Le dernier recruté, forcément fringuant, emporte toujours le morceau, y compris auprès des dames, et de Clara en particulier, « portée sur la chose sexuelle » comme dit le voisin de bureau du petit homme à l'imperméable, qui aimerait bien, voudrait bien, mais.
Le dos qui marche devant moi a cessé de rêver de Clara, depuis que Nick, 35 ans, est devenu chef du service Process il y a six mois. Alors il lorgne sur Amanda, la barmaid du Pichet Mignon, un bar de la rue des Renaudes, dans le 17 ème arrondissement. La routine tient l'homme debout. Le truc de Mathias, c'est un demi, à 17h45 avant le métro. Amanda trouve ça touchant : le verre mousseux est sur le comptoir quand Mathias arrive. Il remercie Amanda, mais ne poussera pas l'audace plus loin. Il a beau chercher, il ne trouve rien à troquer contre l'amour. Rien qui fasse le poids en tous cas. Une vie comme la sienne ne met pas d'étoiles dans les yeux des filles.
Un verre sur le comptoir, c'est sa petite dose de romance à 3,50 euros, cinq jours sur sept. Il n'est pas exigeant. La barmaid du Pichet Mignon a tout de la bonne copine qui prête volontiers sa peau à qui lui plaît. Mais elle a ses têtes, et surtout un homme baraqué, et le petit homme n'a pas envie de se faire démolir le portrait à un an de la retraite. Il se laisse couler tranquillement jusqu'au premier versement de sa pension, après avoir donné toute sa force de travail aux pneumatiques Roullaz.
Une carrière sans éclats. Passable, lirait-on dans la marge de la copie. Le petit homme a toujours été d'accord avec le chef de bureau. Ses collègues l'appellent en douce manchons de lustrine. C'est très pratique, les manchons, ils font durer les pulls et les chemises. Le petit homme ne voit pas le problème, au contraire : s'essuyer les pieds sur le paillasson, frapper discrètement aux portes, s'excuser pour des choses minuscules. C'est une manière de se montrer sociable, et peut-être aimable. Se protéger les coudes avec des manchons de lustrine à défaut d'en jouer pour monter les échelons est une façon de voir la vie qui en vaut bien une autre. Et cette manière de mettre la main devant sa bouche quand il rit, il trouve ça ridicule, mais il ne peut pas s'en empêcher. Large et colorée, sa cravate plaide pour sa dignité de collaborateur expérimenté. Célibataire, le petit homme rejoint sa mère à la Baule pendant les vacances. Il complète ses petits cahiers à grands carreaux sur le thème des grottes de France. Il souligne les titres, fait les introductions, développe, colle des photos des grottes à côté des textes et tire un demi trait rouge horizontal au milieu de la page quand il a terminé. Il entrepose ses cahiers – au moins dix, sur les étagères au-dessus de son lit à une place : le même lit depuis sa première communion, en bois vernis marron.
Le dos devant moi a fini par se retourner. Ce visage avenant, c'était Nick, le nouveau chef du service Process. Je ne suis pas physionomiste, alors, de dos en plus et avec une casquette. Nick me lance : « Alors, Mathias, bientôt la retraite ?! Je vous offre une bière au Pichet Mignon avant de prendre le métro ? ».
Mercredi 01 Avril 2026
CAP AU NORD
La première chose que j'ai aperçu, c'est un mur blanc et bleuté. Un iceberg, navigant entre deux eaux froides. Depuis deux jours, l'horizon était vain. Aucun albatros ne venait frôler notre solitude. Pas grand-chose à entendre non plus, sinon le bruit mou du bateau qui s'enfonce dans la houle, d'un mou à vous donner la nausée. J'étais partie du Pirée il y a trois mois. Voici deux années que je navigue en cargo. Ce n'est pas le luxe. Une bannette est mon île à bord. C'est ainsi que je parcours le monde, avec des rêves et quelques sous dans les poches. Les ports du sud m'ont accueillie souvent. J'y ai coulé des jours savoureux, trinqué aux rires à venir. Mais l'idée du Grand Nord ne me quittait jamais. Quand j'ai vu, sur la main courante de la capitainerie du Pirée, le départ imminent du brise-glace pour le Groenland, je n'ai pas hésité. Aujourd'hui que le port approche, et malgré ce froid suspect qui me fait penser tout à coup que le mot Groenland veut sûrement dire : le pays où on grelotte, je brûle à l'idée de voir les glaces et les nuits d'éternité. Les aussières craquantes de gel sont déroulées. Le capitaine a crié l'ordre d'accoster. Me voici sur le débarcadère blanc, l'âme nue sous les aurores constellées. Monique
Mercredi 01 Avril 2026
Lui. 5 % de la matière qui compose notre univers : ses galaxies, ses étoiles et ses planètes sont observables et connus. Les 95 % restant sont un mystère. Par commodité, on a scindé ce mystère en deux parties : matière noire et énergie sombre.
lui. Si je comprends bien tu es en train de me dire deux choses. Petit "a", les scientifiques du monde entier passent des nuits à veiller, à griller leurs neurones pour essayer de comprendre 5 % de l'univers et ils reçoivent le Prix Nobel pour ça ? Petit « b ». On vit sur un iceberg dont seuls émergent 5 % de la masse ?
Lui. Oui, c'est la stricte vérité, mon petit pingouin galactique.
lui. Mais à quoi servent les 95 % de l'iceberg ?
Lui. A soutenir ce qu'il y a au-dessus.
lui. Ha. C'est rassurant ou pas ?
Lui. C'est du néant utile. Pour tenter de le définir, les humains cherchent du côté du boson de Higgs faute de mieux. Ils sont très fiers d'avoir trouvé ça. Les pauvres, ils tâtonnent dans le noir depuis des siècles.
lui. Du néant utile. Je vois. Comme les papiers à bulles dans les colis. Comment naissent les étoiles ?
Lui. Elles sont créées dans les galaxies à partir du gaz froid qui s'est formé dans les nuages moléculaires géants. Certaines galaxies ont un taux de formation d'étoiles vertigineux, on les appelle les blazars. Mais cette fabrication accélérée d'étoiles, ce feu d'artifice - oui, je t'en mets plein les yeux petit pingouin - ne saurait durer au-delà de dix millions d'années, sinon il n'y aurait plus de gaz disponible.
lui- Ouf. Cela dit, dix millions d'années, c'est vite passé. Mais attends, tu es en train de me dire que les étoiles naissent du gaz ? Nous ne serions que des poussières de pets cosmiques ? Ce n'est pas très glamour.
Lui – J'évoque les grandes orgues, la symphonie cosmique, et tu me parles de flatulences. Comme tu es trivial petit pingouin.
lui. Mon ignorance est grande et je manque d'éléments de comparaison. Y a-t-il beaucoup de galaxies ?
Lui. Deux mille milliards.
lui. Je n'ai pas assez de doigts pour compter. Peux-tu m'en dire plus sur le choc des galaxies ?
Lui. Si elles sont de taille à peu près égale, il ne se passe pas grand-chose. Chacune conserve sa morphologie et reste chez soi. Mais si l'une est vraiment plus grosse, elle mange la première. Prédation, combinaison, recombinaison, digestion, c'est le même schéma de l'infiniment grand à l'infiniment petit.
lui. Et que se passe-t-il à la fin des temps !?
Lui. A la fin de l'ère stellaire, qui marque l'extinction totale des feux si tu préfères, les galaxies ne seront composées que de naines brunes, de naines blanches qui seront dites "noires" en refroidissant, quelques autres objets bizarres et des trous noirs. Les trous noirs feront des grands schlurps en avalant toute la matière à leur portée.
lui. Oui, d'accord, mais que se passe-t-il à la fin ?
Lui. A la fin, il n'y a pas de fin, si tu préfères mon petit pingouin galactique. Il n'y a pas de clap de fin pour l'éternité.
lui. Et la matière avalée sera recyclée ?
Lui. Je te déconseille de t'asseoir sur le bord d'un trou noir pour observer le phénomène. Le trou noir compacte la matière à très haute densité pour faire des réserves de galaxies. Celles-ci se monnayent très cher pour ensemencer de nouveaux cosmos.
lui. Il est grand temps de réensemencer l'univers. Sur terre, c'est devenu très vilain.
Lui. C'est pas faux. Mais les humains n'ont pas besoin de mon aide pour mettre un terme à ce désastre. Ils se tirent des balles dans le pied depuis des millénaires.
lui. Et Dieu dans tout ça ?
Lui. Tu l'as devant toi, mon petit pingouin.
Lundi 29 Septembre 2025
Journée chrysanthèmes. Des fleurs, un vent fort, des averses nerveuses, des fleurs fanées roulant comme les herbes de l'Arizona, des angelots de marbre sur les tombes des enfants frais cueillis. Des flaques scélérates qui souillent mes bottines en daim, des feuilles d'érable rouges qui se jettent au pied des caveaux. Les morts veulent des fleurs. Beaucoup de fleurs. Mais ceux qui ont un panneau fin de concession collé sur leur dalle n'en auront pas. Ils resteront face au vent d'ouest, de Ouessant et des Pierres Noires, sans les yeux des vivants pour les regarder de haut. Ils sont déjà partis. Gommés, jusqu'au nom prénom dates sur une dalle moche. On peut vivre et mourir sans hommage. Pas par modestie, pas parce qu'on serait mauvais. Mais par distraction. Ceux-là ont peut-être cru que la vie n'était pas la grande affaire ; ils sont morts comme ils ont vécu, distraits et nus dedans leur tête, sans égard pour la portion de temps qui était la leur. Et ils se trouvèrent fort dépourvus quand la mort fut venue.
Plus loin, mû par un roulis tangage infernal, le bateau le Conquet Ouessant essuie les déferlantes. Pour mieux faire comprendre le sérieux du dossier, je glisse ici la phrase d'une connaissance ouessantine : Même les moutons à bord étaient malades. Quand elle prononçait ces mots fatidiques, c'est que là-bas, dans le Fromveur, ce n'était pas de la petite bière, mais un chamboule-tout dantesque - vous pouvez vous signer, ça ne mange pas de pain.
A la fin de la journée, on s'est aperçu qu'un membre de la famille n'aura pas son pot de bruyère mauve. Aucun regret. Il aimait martyriser les petits chats, en enfonçant les griffes des pattes arrière dans les coussinets des pattes de devant. Petite, je le regardais avec effroi décrire sa méthode. Tellement tétanisée que si j'avais été un chaton, je n'aurais pas réagi. On peut faire ce qu'on veut des chatons et des enfants naïfs.
La vie continue.
Lundi 27 Janvier 2025
EVASION
S'évader pour fuir les rites brûlés du quotidien, censés vous donner le nord mais mitent vos ailes. Se tirer parce que les nuages sont trop bas, parce que la mer et la terre complotent pour escamoter l'horizon. S'évader parce que le petit poisson rouge que vous êtes se cogne à la paroi du bocal, rond et transparent comme une bulle, mais une bulle qui n'éclate pas. Cruel, ce bocal qui vous fait voir la vie à 360 degrés, mais, abandonnez ici tout espoir, on ne touche qu'avec les yeux. Alors on fait le tour du bocal, et on refait le tour du bocal, pour s'aérer les nageoires. Pour s'évader, il faudrait sauter mais vous n'êtes pas un oiseau, ou alors c'était il y a longtemps, et puis vos ailes sont mitées. Pour s'évader, pas toujours besoin de scier les barreaux ou, nuit après nuit, creuser un tunnel à la petite cuillère. L'imagination est un véhicule souple. Concevez-le comme l'univers - prenons l'option qu'il est infini - avec ses planètes mues par des horlogers obsessionnels, ses nurseries d'astéroïdes baignées de gaz venimeux dont les molécules sont combinées par un doux dingue de chimie hilarante, ses trous noirs avides qui chuintent, ses anneaux de cristal extra-terrestre qui trinquent au néant, les univers à venir et les morts annoncées des étoiles. L'imagination, pour refaire le monde, le défaire, pour tourner les talons au sourire acide des jours, aux espoirs ambigus qui posent l'âme entre deux chaises. Pour s'évader, il faut aussi voir sa prison. Il y a des cages dorées : l'être humain est habile à déguiser l'enfer. A quoi reconnaît-on le piège ? Vous n'avez aucun désir d'en sortir. Vous préférez le ventilateur à l'air frais du dehors, les ombres de la caverne et ses chants amortis au charivari de la vraie vie. La liberté est inconfortable. S'évader pour aller où ? A vous d'ouvrir les yeux, averti comme deux que vous êtes. Nous sommes des êtres de chair. Désireux de désirer.
Lundi 27 Janvier 2025
ILE DE SEIN, POUSSIERE D'ETOILE
A Sein, la rose des vents a la tête qui tourne. Chaque mur a son baromètre. Flanqué, c'est selon, d'une statue de la sainte vierge. L'îlien vit avec son temps. Le beau, que l'on vient chercher pour la journée. Le mauvais aussi, qu'on ne choisit pas.
La tempête essore son linge au-dessus des têtes. Décembre. Départ de Ste Evette, Audierne, 9h. Dans le grand salon du bateau, un cercueil en chêne. Assise à côté, une heure avant l'enterrement qui videra les maisons de l'île à la fin de la matinée, la famille répète l'éloge funèbre de Marie, 83 ans, qui revient au pays pour toujours, après un purgatoire dans une résidence pour personnes âgées dans le Cap Sizun. On se laisse dire que l'océan a toujours dansé dans les yeux de cette dame au grand coeur qui aimait le grand air. Qu'elle aimait « ramasser le goémon et faire sécher son linge au vent ». Marie aura le droit aux chants bretons dans l'église. A ce propos, côté religion, Sein est ravitaillée par les recteurs du Cap. Comprenez le Cap Sizun, qui est la (presqu)'île d'en face.
Sein vit avec la mer des amours cannibales. Entre l'île et la houle, les liaisons sont dangereuses. Le combat est encore égal. Jusqu'au jour où. La question de la solidité des digues ne cesse de hanter : le château n'est pas de sable, mais le visiteur, qui prélèverait un galet en guise de souvenir, est prévenu par une affiche : « n'emportez pas nos cailloux, ce sont nos défenses ». Faites le calcul : cent vingt mille visiteurs, cent vingt mille cailloux, à ce rythme, on met l'île à nu. Pire. Voudriez-vous qu'on parle bientôt de Sein comme de la belle engloutie ? Cette poussière d'étoile - on y a trouvé des météorites, a une peur bleue de l'océan. D'un coup de balai distrait, celui-ci, un jour, pourrait bien l'envoyer promener. En 1987, pour l'ouragan, le coefficient n'était que de vingt-cinq. Imaginez ce vent en pleine tempête d'équinoxe cogner sur le roc, sous les quais, cracher et écumer jusque sur les toits.
A Sein, les absents sont moins absents qu'ailleurs. D'abord, on devine entre les rochers l'ombre des vestales. Sein fut d'abord gauloise. Car il y eut Sena, déesse qui avait le pouvoir de déchaîner vagues et vents. Sa toison d'or était celle des algues. L'enchanteur Merlin y serait né, lui, l'auxiliaire d'Arthur, chevalier de la Table ronde. Pour les détails, adressez-vous aux Causeurs, les deux menhirs pétrifiés de la place de l'église. Et n'oubliez pas les Romains. C'est ici que César aurait été mis en échec, par « une poignée de diables de la mer ».
La tactique de la tortue romaine. La résille des ruelles fait barrage au vent. "C'est à cela qu'elles servent, à nous abriter », dit une îlienne, qui vous guide d'une rue à l'autre comme si elle vous faisait les honneurs de sa maison. Pour un peu, vous mettriez les patins. Et, bien sûr, vous éviterez d'attarder vos regards aux fenêtres. Courtois, vous serez comme on le sera ici avec vous. C'est la promiscuité qui veut ça. Le vent hurle ? On n'a pas peur de la tempête. L'île ferme les écoutilles. Avec ses maisons serrées comme des pilchards dans la boîte, elle fait bloc. Au sens propre et figuré. Ici, on appelle cela "la tactique de la tortue romaine". On s'abrite, sauf s'il y a des vies en jeu. Un équipage à sauver, une patrie en danger, même combat. Appel du général ou du simple marin, les gaillards sont sur le pont.
« Nous ne sommes pas coupés du monde, nous sommes même moins isolés qu'ailleurs. Sur l'île, chacun trouve ce qu'il veut bien trouver. Et on ne vient en aucun cas pour régler ses problèmes personnels. Quand c'est le cas, la greffe ne prend pas. On s'intègre bien si on est bien", dit Hervé. Small is beautiful, mais une île n'est pas forcément un paradis. Alors, retenez ceci : « ne vous mêlez pas des histoires des autres ». MF
Lundi 27 Janvier 2025
LE CACHE TEMPÊTE
Embarquement différé. Moutons en furie dans le bassin n° 1. Celui qui dit qu'il n'y a plus de saison est invité à venir prendre un petit jus au port quand le suroît furoie, quand la tempête tempête. La vraie, celle qui fait valser les poubelles, bataille avec l'indéfrisable de tante Yvonne, abat les arbres sans tronçonneuse. Quand l'Abeille s'tire à Ouessant, l'beau temps fout l'camp. A Brest, on sait ça dans le ventre de sa mère. Quand le vaillant remorqueur monte au front en mer d'Iroise, hache la houle menu, prêt à sortir ses grappins pour sauver femmes, enfants, hommes et navires, c'est qu'il va y avoir du sport. Le zef, dans sa splendeur, fait bouillonner l'eau verte. L'écume volatile saupoudre les quais. C'est la vie de tempête. La vie contre vents et marées. Quand j'étais petite et que j'avais peur des fantômes, je murmurais pour me rassurer "et si c'était le vent ?" Aujourd'hui, je sais que ce vent-là chasse aussi les fantômes. Je le supporte, pour cette raison, un tout petit peu plus. Et si je ne le déteste pas totalement, c'est parce que le vent a des vertus démocratiques. Allez jouer les élégants avec des vents de 130 km à l'heure. Désossés, et, de toute façon, égarés les parapluies. Docker, consul, employé de sous-préfecture, cadre A, ouvrier du port, tous, enfilent le même vêtement sans forme, au col si possible relévé, et d'une couleur indéfinie que, par commodité, nous appellerons "cache-tempête". Ailleurs, en France, où on n'a pas la chance de prendre des coups de chien en plein museau, on lui donne le nom, beaucoup moins seyant, vous en conviendrez, de "cache-poussière". L'uniforme du Brestois n'est pas le pompon rouge, mais le cache-tempête. Le Brestois est un animal amphibie. MF
Lundi 27 Janvier 2025
2024 / Y'A DES MARINS QUI CHANTENT
Je ne vous parlerai ni des manœuvres ni du vocabulaire des marins. Hune, mât de misaine, cabestan, pataras, vergue, winch, zoulou... Ces mots ont de l'allure, de celles qui font avancer les goélettes, mais ils n'ont de sens que dans la bouche des gens de mer, ils ne sont pas interchangeables, ils sont redoutablement précis, à l'image des ordres donnés par le seul maître à bord - et vous connaissez l'adage : qui ne lui obéit pas obéira à l'écueil.
Les chants à virer cadençaient les efforts. On devait y entendre le ''han'' du marin qui vidait ses poumons, pour soulever l'ancre au poids considérable. ''Nous l'arracherons maillon par maillon, c'est pas l'moment d'avoir les bras mous''. Pour être paré à virer, Il faut du muscle, il faut de la voix, il faut du rythme. Le marin chante aussi l'homme qui s'estime trop rarement à la besogne. Loin du continent, confiné, le gaillard est paillard. Faut bien qu'ça exulte. Extraits : ''Et sous la lune jolie, étendues sans vêtements elles ont écarté les cuisses sur le gaillard d'avant''. On est loin de la dentelle. Le chant de marin a le sang chaud. C'est du chant à boire, à hisser, à virer, bras, voix et mâts tendus. Il y a de la fraternité de comptoir, des marins qui pissent comme ils pleurent sur les femmes, qui, fondant sur un autre marin, font sangloter de désespoir le légitime, qui envoie un pare à virer au concurrent. Universelle tragi-comédie. Les chants de marins disent tout cela, sans oublier d'épingler la hiérarchie du bord, de dénoncer les injustices, la misère du pauvre gars à qui on tourne la tête avec des mirages de fortune au fond d'une gargote et qu'un peu de gnole suffit à berner. Universelle tragédie.
Le répertoire de ces chants réunit dans ses couplets toutes ces histoires humaines, que l'on ait, ou pas, le pied marin. L'injustice, la violence, la tromperie, le désespoir, l'amour, la dignité perdue, l'amitié. Rien de nouveau sous la hune. Et pourtant, ces chants à virer, à hisser, ses histoires de marins malheureux, rebelles, se chantent parfois sur des rythmes de valse. Le rythme ternaire de la valse de Vienne, danse de salon poudré, pour dire la misère. Je l'ai noté il y a peu, sur les quais de la pointe de Bretagne qui était, en juillet, toutes voiles dehors. Étrangement, voire comiquement décalé, quand on sait que la valse est apparue avec le parquet ciré et la chaussure de cuir qui autorisait le pas glissé. On est loin des cales saumurées. Avançons deux hypothèses. Ou la vie est une danse glissée sur un parquet ciré, ou les marins sont des romantiques qui s'ignorent, des vulnérables, des hommes salés à la peau tendre. Je penche pour la deuxième mon capitaine. MF
Lundi 27 Janvier 2025
Le cirque, c'est ma famille. Chez nous, nous grandissons en montant et démontant le chapiteau. Nous l'avons longtemps fait à l'ancienne. Les poteaux, les cordes, les estrades, le sable de l'arène centrale, c'était Fredo - mon grand frère - aidé de mes cousins. Moi, je nourrissais les zèbres, je rinçais les otaries, j'épouillais les dromadaires et je calmais les fauves. Mon préféré c'était Léo. Un tigre âgé et imprévisible. Pour tout vous dire, il avait refermé sa gueule sur le cou de tonton Ricardo un soir de première à Naples, et, depuis, tonton se méfiait. Il s'en était tiré avec deux cordes vocales pincées et des cheveux blancs. Léo était fatigué ce soir-là, il avait refermé sa gueule dans un bâillement, en fait. Ricardo avait vite repris du poil de la bête, sa cicatrice au cou et ses cheveux argent prématurés étaient sa légion d'honneur. Avant sa prestation, il faisait son tour de piste : "vous avez devant vous l'homme dont la tête a failli être dévorée par le fauve ci-devant". N'empêche, pour ne pas forcer le destin, tonton Ricardo n'avait pas refait son numéro. Le vieux tigre sautait désormais mollement à travers un cerceau de feu. C'était un peu moins impressionnant que la tête de tonton entre ses mâchoires, mais ça faisait tout de même son effet. Dans un cirque, on s'adapte. Et vous n'avez pas encore tout vu.
Mon autre oncle, Baldi, était le clown de la troupe. Je l'aimais vraiment bien parce qu'il n'était pas raisonnable. Il inventait des mots à foison, remplissait des valises de vide - qui finissaient par éclater sous la pression, arrosait des roses et des chrysanthèmes artificiels, endormait les flamands roses et se cachait derrière les réverbères. Là, les marmots hurlaient, car oncle Baldi était bien charpenté, et, réverbère ou pas, on ne voyait que lui au milieu de la piste. Il finissait par se mettre sous le tapis, et les enfants hurlaient de plus belle. La belle vie que cette vie-là. Les années passaient. Ma vocation s'était affirmée. Le dressage des fauves et des gorilles avait eu ma préférence. J'aimais leur intelligence et je comprenais en leur compagnie quelques facettes de l'âme humaine. Ingéniosité, altruisme, cruauté, espièglerie, désespoir, tout comme chez l'humain, la palette était large et s'étendait même avec le contact homme animal. L'un de mes chimpanzés laçait mes chaussures et faisait le feu dans le poêle de ma caravane. Je devais souvent limiter le nombre de bûches car il prenait un plaisir intense à faire rougir le foyer. Avec ces animaux, j'avais peu de problèmes. Les bêtes étaient bonasses. Le lien de confiance était solide, ce qui autorisait une certaine audace. Et, vous le savez, on ne fait rien collectivement sans audace et sans confiance.
Mais les gens et les temps changent, et parfois même sans nous. Avec les années, le public se mit à bouder le cirque. Non parce qu'il serait démodé, mais parce que la vie animale avait acquis sa dignité. L'expression ''je ne suis pas une bête de cirque" devait désormais être comprise dans son sens littéral. Utiliser un animal pour manger sa viande ou amuser les humains relevait aujourd'hui de la faute morale. Tout comme les zoos, les cirques voyaient les chapiteaux couver le silence. Devant la désertion du public, j'avais relâché mes animaux. Les fauves avaient retrouvé le désert de Namibie, les singes les pentes du Kilimandjaro. Je m'en étais séparé avec tristesse bien sûr. Mais l'idée qu'ils apprendraient peut-être quelques-uns de leurs tours aux gorilles - et donc donner du fil à retordre aux dos argentés à fort tempérament - ne me déplaisait pas.
Un nouvel âge en chasse toujours un autre. Et celui qui arrivait était cornaqué par un veau d'or. L'intelligence artificielle. On se prosternait devant elle, en dépit de ses approximations et des périls qui, à travers elle, nous guettaient. On y croyait à cette intelligence-là. Elle était largement entrée dans les moeurs. Elle calculait la grandeur des mondes, la profondeur des abysses et les sommets de notre ignorance, remplacaient les humains, partout, dans les cuisines, les chambres à coucher, les salons, les écoles, les chambres des vieux, les fermes. Et donc, pourquoi pas les cirques ? J'y entrevoyais mon salut. Un cirque avec des robots animaux, programmés pour bondir, éblouir, effrayer, c'était l'idée. Avec eux, j'allais faire revenir petits et grands sous le chapiteau. Je passai commande auprès d'Animbot Compagnie de trois tigres grandeur nature, d'un superbe éléphant d'Afrique, d'un lion une fois et demi plus grand qu'un spécimen vivant (échelle 1x5), de huit macaques rhésus et de trois chevaux noirs du Kolcaze. Pour le même prix, j'emportais Selvi, un robot humanoïde qui me servirait d'aide de camp. Les robots étaient des animoïdes, c'est-à -dire qu'ils avaient l'apparence de leurs modèles vivants. Le pelage des tigres était magnifique, la démarche du lion, élégante, le cri des singes, à s'y méprendre. Un bon investissement. Ces animaux avaient une durabilité exceptionnelle, chaque pièce défectueuse pouvant être remplacée. Une patte se brisait ? Il me suffisait d'en commander une autre, et Selvi se chargerait de la remplacer.
J'avais dompté des fauves, enseigné aux singes, épuisé des puits de patience pour adoucir l'humeur des animaux les plus rétifs. La préparation des robanimaux serait une formalité. Si j'avais bien lu le manuel d'utilisation, ils obéissaient à la voix et n'avaient pas besoin d'apprentissage. Ils étaient fabriqués pour obéir, ils étaient pré-dressés en quelque sorte. Je pourrai donc me concentrer sur la beauté des tours à imaginer. Le maniement de animoïdes était un jeu d'enfant. Mets toi debout, saute, monte sur le dos de l'éléphant, va sur l'épaule du troisième monsieur, celui à la veste bleue, etc. C'était sans surprise. Au doigt et à l'œil ça marchait. Le côté animoïde plaisait au public. Après le spectacle, il venait caresser le poil des animaux plus vrais que nature.
La belle machinerie, qui avait fini par faire notre fortune, n'allait pas tarder à se dérégler. Un dimanche, le lion refusa de monter sur sa sellette. Le lundi, les singes avaient entrepris de monter sur le chapiteau pour le démonter. Plus grave, le mercredi, un tigre lacéra le sac d'une dame au dernier rang et lui avait arraché la moitié de la main. Il avait fondu si vite sur elle que je n'avais pas pu l'arrêter. Ça devenait sérieux. J'avais beau lire les notices d'utilisation, je ne trouvais pas l'explication de ces comportements non conformes. Ces robots animoïdes ne sont pas agressifs, l'humain garde le contrôle, en tant que propriétaire, disait même la page 134 du manuel. Cette génération de robots animoïdes est la première de la série de robotique autonome développée par l'Animbot Compagnie. Elle est dotée de grandes qualités adaptatives et, de ce fait, nécessite quelques précautions (*). Je crois que j'avais négligé le (*) à la première lecture, j'y retournai donc, et je lus ceci : ''ces nouveaux robots possèdent une forme d'initiative, une perception du monde et des capacités d'agir sur ce monde. Ils résistent aux usages que les humains en font, et génèrent des frictions avec lesquelles il faut négocier. Cette immersion produit des affects comparables à ceux que nous éprouvons pour des animaux imprévisibles qui font irruption dans nos vies quotidiennes - agacement ou attachement''. Il me semblait que je venais de comprendre ceci : ''la vie n'est donc pas affaire de biologie. Est vivant tout ce qui affecte les trajectoires d'autres vivants. Les robots animoïdes ont une forme de vitalité imprévisible qui justifie quelques précautions''. Le lendemain, je décidai de me débarrasser de ces machines. J'entrepris de les rassembler pour les charger dans mes deux camions. Je ne pus sortir de ma maison. L'éléphant bloquait la porte, et les singes avaient cassé ma voiture. Passer un coup de fil ? Mon téléphone avait disparu et Selvi ne répondait plus à mes cris. J'étais sûr d'une seule chose : j'étais dans de sales draps.
NB. Toutes les phrases entre guillemets après le (*) sont extraites de l'article de Philosophie magazine de décembre 2024 : ''Trump et son chien robot''. Dans le jardin du président où évolue ce chien de garde, il est écrit sur chacune des quatre pattes : ''do not pet''. Ne pas caresser. Monique Férec
Lundi 27 Janvier 2025
LE TOUR DU BOCAL
S'évader pour fuir les rites brûlés du quotidien, des rites censés vous donner le nord mais qui mitent vos ailes. Se tirer parce que les nuages sont trop bas, parce que la mer et la terre complotent pour escamoter l'horizon. S'évader parce que le petit poisson rouge que vous êtes se cogne à la paroi du bocal, rond et transparent comme une bulle, mais une bulle qui n'éclate pas. Cruel, ce bocal qui vous fait voir la vie à 360 degrés, mais, abandonnez ici tout espoir, on ne touche qu'avec les yeux. Alors on fait le tour du bocal, et on refait le tour du bocal, pour s'aérer les nageoires. Pour s'évader, il faudrait sauter mais vous n'êtes pas un oiseau, ou alors c'était il y a longtemps, et puis vos ailes sont mitées. Pour s'évader, pas toujours besoin de scier les barreaux ou, nuit après nuit, creuser un tunnel à la petite cuillère. L'imagination est un véhicule souple. Concevez-le comme l'univers - prenons l'option qu'il est infini - avec ses planètes mues par des horlogers obsessionnels, ses nurseries d'astéroïdes baignées de gaz venimeux dont les molécules sont combinées par un doux dingue de chimie hilarante, ses trous noirs avides qui chuintent, ses anneaux de cristal extra-terrestre qui trinquent au néant, les univers à venir et les morts annoncées des étoiles. L'imagination, pour refaire le monde, le défaire, pour tourner les talons au sourire acide des jours, aux espoirs ambigus qui posent l'âme entre deux chaises. Pour s'évader, il faut aussi voir sa prison. Il y a des cages dorées : l'être humain est habile à déguiser l'enfer. A quoi reconnaît-on le piège ? Vous n'avez aucun désir d'en sortir, préférant l'émollient du ventilateur à l'air frais du dehors, les ombres de la caverne et ses chants amortis au charivari de la vraie vie. La liberté est inconfortable. S'évader pour aller où ? A vous d'ouvrir les yeux, averti que vous êtes désormais. On ne vous fera pas deux fois le coup du piège ou du bocal, l'imagination à ses limites car nous sommes des êtres de chair, désireux de caresser la vie et ses plaisirs. Vous trouverez votre terre. MF